Tony Cragg, raisons de la forme pure

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Le Britannique Tony Cragg est sans conteste un des artistes contemporains les plus importants. Son œuvre, d’une grande inventivité formelle, n’a cessé de se renouveler, mais il s’en est toujours tenu à l’essence de la sculpture : le travail de la matière.


Pour reprendre la comparaison de Kirsten Claudia Voigt, commissaire de l’exposition Second Nature à la Kunsthalle de Karlsruhe, il y a quelque chose de l’empirisme britannique dans le travail de Tony Cragg. Son œuvre, depuis ses débuts, est un continuum d’expériences, menées avec la matière et le mouvement. Ses idées, il les puise aussi bien de la biologie que de la physique, de l’astrophysique…  Chez Tony Cragg, tout est matière, tout est mouvement, et le mouvement génère la forme. On le voit dans ces sculptures comme dans ces dessins, moins connus et néanmoins autonomes, comme le fait découvrir cette exposition qui en présente plus d’une centaine, aux côtés de sculptures récentes. Tout est matière, tout est mouvement : tout est énergie. Et cette énergie créatrice doit transformer le monde…

Que signifie pour vous le titre de votre exposition à la Kunsthalle, Second Nature ?
Second Nature est une expression, quelque chose que l'on fait naturellement, presque sans y penser. Ici, elle évoque exactement ce qu'on nous pensons ne pas être : nous faisons partie de la nature, comme n’importe quel animal, nous sommes l'espèce dominante, avec cette capacité de pensée que nous utilisons de manière stratégique. Mais aussi nous nous prolongeons par la matière, nous construisons des maisons, des rues, des villes, fabriquons des vêtements… c'est-à-dire notre culture. Nous sommes à la fois nature et culture.
En tant que matérialiste radical – ce qui est approprié pour un sculpteur, je pense qu'il devrait toujours en être ainsi – je pense que nous devrions développer notre capacité de pensée de manière à prendre la responsabilité de ce qui nous entoure, de toutes les autres matières. Tout ce que nous fabriquons jusqu'à présent est assez médiocre, se basant sur le plus petit dénominateur commun. Cette stratégie semble jusqu’à présent assez bien fonctionner pour nous. Mais au moins en art, nous nous devons d’avoir une sorte d'idéal, chercher des choses plus complexes, qui pourraient avoir des effets sur la société au sens plus large.

Votre travail est entièrement construit autour de la forme. Comment naissent ces formes ?
Je crois dans le fait de penser avec la matière : ma pratique n'est pas un art conceptuel. Ce n'est pas duchampesque, il ne s’agit pas de trouver quelque chose. Duchamp a été très important car il nous a donné la possibilité d'utiliser des matériaux différents, de regarder aussi le monde fabriqué par l'industrie. Mais depuis la fin du XXe siècle la stratégie duchampienne s’essouffle, et nous cherchons maintenant de nouvelles formes. Je fais les choses en regardant, en pensant avec la matière.
Et puis parfois, très rarement, j'ai une bonne idée. Mais pour être franc, les bonnes idées ne produisent pas vraiment des œuvres intéressantes. Il y a beaucoup de bonnes idées qui donnent des œuvres vraiment mauvaises. D’un autre côté, il y a des œuvres fantastiques qui ne sont pas basées sur une bonne idée. La Traviata n'est pas une bonne idée mais c'est une œuvre fantastique ! L'art religieux, de mon point de vue, n'est pas vraiment une bonne idée… mais il est émotionnellement fort.

Votre manière de travailler peut-elle se rapprocher de celle d'un scientifique ?
Non. Nous nous prolongeons dans la matière. Nous pensons à travers la matière. Je crois vraiment en cela. Par exemple : vous avez une phrase en tête et vous voulez la dire à quelqu'un. Alors vous l'écrivez sur le papier, vous la retournez dans tous les sens, vous changez les mots et bang ! Vous avez votre phrase ! Il est arrivé à tout le monde, j'espère, d'écrire des phrases beaucoup plus fortes que ce que l’on avait d’abord l'intention de dire. C'est la poesis. Et cela n'a rien à voir avec la littérature, cela a à voir avec la création. Qu'avez-vous fait? Vous avez pris une solution de minerai bleu et vous l'avez promené sur une surface faite de cellulose et dans cette matière vous avez cherché une forme. Dans ce contact avec la matière, vous avez créé quelque chose qui est allé plus loin que ce à quoi vous seriez arrivé sans toucher la matière. Même Einstein n'a pas fait que penser, il a pris un crayon et a essayé de mettre les choses en forme. Donc faire de la sculpture est juste une manière de penser. Il n'y a rien de vraiment scientifique à cela.

C'est donc le contact avec la matière qui crée la sculpture ?
Absolument, et c'est tout l'intérêt de faire de la sculpture. C'est une extension physique et mentale de moi-même. Quand nous naissons, nous avons assez peu de choses en tête. Ensuite nous regardons le monde physique, nous le touchons, et commençons à structurer notre esprit, à le programmer de manière à pouvoir aborder le monde. Nous avons des sensations mathématiques, géométriques, nous commençons à formater notre esprit. Le monde extérieur nous informe. Si nous sommes entourés par une réalité médiocre : c'est cela qui nous informe? C'est pathétique ! Nous devons faire un effort pour sortir de l'ordinaire, vers l'extraordinaire. Au final, ce n’est pas la sculpture qui est importante, c’est ce qui se passe dans nos esprits !

Propos recueillis par Sylvia Dubost / Interview publiée dans Novo #1

Second Nature, exposition de Tony Cragg, jusqu’au 3 mai à la Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe
0049 – 721 926 33 59
www.kunsthalle-karlsruhe.de


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Crédits photo : On a Roll, bronze 82x95x95 ; McCormack, bronze, 117x130x75, 2007
(photo : Charles Duprat)

Nos remerciements à Alsatic TV