Jeremy Jay, le naturel du slow dancer

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Avec ses airs d’éternel dandy, il semble venir d’un autre temps, mais en artiste du XXIe siècle, Jeremy Jay sait puiser dans le passé ce qui nourrit sa propre modernité.

Les disques de Jeremy Jay nous révèlent bien des choses sur cet artiste singulier, mais des surprises demeurent. On l’avait supposé timide ; or, il n’en est rien. Notre jeune ami californien francophile manifeste une impatience qui le fait aller parfois dans tous les sens, au gré de l’envie du moment. Comme il en a assez des interminables essais du sound-check, en peu de temps nous nous retrouvons embarqués dans un drôle de périple, entrecoupé de petits commentaires enthousiastes sur Strasbourg, une ville dont il découvre les quais et qu’il apprécie dans un français très touchant : « Tu vois, j’aime ce pont ! Les angles, la “prospective”, ça me plaît. » Au cours de l’entretien, il nous confirme être « une personne très visuelle » qui « aime le beau. » Sa constante recherche esthétique se retrouve dans ses pop-songs, qui empruntent des détours anguleux, comme aux plus riches heures de la fin des 70's flamboyante. Entretien sur la péniche de l’Atlantico, en toute décontraction.

Vous signez vos enregistrements chez K Records, dont le fondateur n'est autre que Calvin Johnson, ex-Beat Happening, cette rencontre a-t-elle été déterminante pour vous ?
Oui tout à fait, cette rencontre a vraiment apporté quelque chose à mon deuxième album. Calvin et moi nous nous croisions souvent par hasard, et j'ai fini par partir en tournée avec lui, c'était une expérience géniale, après la tournée il m'a proposé de rejoindre K records, et voilà ! Sur son nouvel album, j’interprète trois chansons.

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  Je sais que vous êtes un fan d'Edith Piaf...
Absolument ! Ma mère est Suisse Romande vous savez, alors mon enfance a été bercée par les chansons d'Edith Piaf, de Jacques Brel, de Charles Aznavour, Françoise Hardy...

Et Serge Gainsbourg ?
Alors c'est drôle, mais à la maison nous n'écoutions pas Serge Gainsbourg, que j'apprécie pourtant beaucoup maintenant. Mais il est tout à fait exact que mon enfance a été marquée par ces artistes français, ma préférée restant Edith Piaf.


Le cinéma semble également vous nourrir, si on vous cite François Truffaut...

J'adore Truffaut, mais je lui préfère encore Godard, et Anna Karina. Le couple Godard-Karina représente pour moi le plus beau duo français de tous les temps.

Vous avez tourné votre dernier clip au Jardin du Luxembourg...
Oui, devant le Théâtre des Marionnettes [Celui qui sert dans une très belle scène des 400 Coups, ndlr].

On sent votre amour pour la culture française dans les moindres détails...
Oui évidemment, mais c'est naturel quand on est élevé dans un foyer anglo-suisse. En plus avec une maman suisse qui me faisait des Leckerlis à  Noël, comment ne pas tomber amoureux de cette culture, et des Leckerlis ? Mais les Leckerlis, ce n'est pas français, on les mange en Suisse, vous connaissez les leckerlis ? Alors je me sens très Américain, mais j'ai également toute cette culture en moi.

On vous sent très attaché à une certaine recherche esthétique, est-ce-que votre amour du visuel a une influence sur votre musique ?
Je suis une personne très visuelle, j'aime le beau c'est vrai. Je considère un peu tout comme dans un film, le support visuel par excellence pour moi. J'aime aussi beaucoup la photographie, et je pense que tout cela fait complètement partie de moi.

Votre dernier album parle de solitude, de glace, de patinage, un album d'hiver en somme.
Il est vrai que l'ambiance générale de Slow Dance est hivernale, mais je prépare un single qui sortira bientôt, et qui sera plus solaire, mais je ne peux pas en dire plus, c'est un secret...

Dans l'album vous évoquez des mouvement étranges, votre slow dance par exemple...

La “slow dance” n'est pas étrange, elle est romantique ! [sourire fripon] C'est la danse que tu dédies à la fille qui te plaît, slow dance rime avec romance...

Peut-on y voir une métaphore d’une autre manière de prendre le temps, d’agir et de penser ?
On peut le comprendre comme ça, mais la “slow dance”, c’est simplement cette dernière danse que tu entames quand tu es épuisé après avoir dansé toute la nuit. Tout le monde a quitté la piste, sauf ta chérie et toi. C’est donc la danse que tu consacres à la fille qui te plaît. C'est l'essence du romantisme pour moi. J'aime tellement ce feeling que sur l'album j’interprète deux versions différentes, Slow Dance et Slow Dance 2.
Vous savez Where Can We Go Tonight? ne parle que de ce que nous vivons ce soir : nous sommes sur Terre et tout est possible, nous sommes ensemble en ville et rien ne nous retient de faire tout ce que dont nous avons envie. L'instant que nous vivons est complètement ouvert, humain, et j'aime honorer cela, laisser la porte ouverte, célébrer les rencontres. L'album ne parle que de ça, c'est cet esprit que j'ai voulu lui insuffler.

Et vous, quel genre de danseur êtes-vous ?
Un slow dancer !

Dans votre album vous flirtez avec des sons électro, vous serait-il possible de produire un album exclusivement électro à l’avenir ?
Non, vraiment pas, car j'aime trop l'idée de jouer live avec un groupe. Pour Slow Dance, je n'imaginais pas les choses autrement. J'écris les chansons, et après je me considère comme une pièce d'un puzzle. Un titre prend vie quand tu le travailles avec tes amis musiciens, sa réalité se construit autour de l'échange créatif qui naît entre ces personnes. Regarde ce soir, notre conversation est unique, elle n'aurait pas la même teneur si j'allais m'installer à  la table d'à côté, pas vrai ? Ces échanges créatifs avec les trois autres membres du groupe sont essentiels pour moi, chacun apporte vraiment et du coup ce qui naît en studio est unique. Je tiens beaucoup à jouer live en studio, avec le sentiment d'urgence du live, parce qu'il n'y a que ça de vrai pour moi.

À vous voir, on vous imagine sans peine transposé dans les années 20, n'avez-vous pas l'impression d'être né dans le mauvais siècle ?
Non je vous rassure, je suis bien ancré en 2009 ! Vous avez peut-être cette impression à cause de mes influences musicales, j'ai une énorme collection de disques, de toutes les époques, de Irving Berlin à Nirvana, en passant par Dr Dre ou Nico, je suis un très grand consommateur de musique.

Ce que j'entends dans votre musique, c'est un son de la fin des années 70...
Oui c'est vrai que musicalement j'aime beaucoup cette période, mais j'aime vraiment beaucoup de choses, de toutes les époques.

Mais ce que vous faites de toute cette culture, cela crée votre son, qui est unique...
Oui, mais ça je ne sais pas en parler, je ne peux pas l'expliquer...

Vos chansons sont pleines de retenue, tout en introspection…

Oui, je suis assez d'accord. En fait, ce que tu produis musicalement en dit long sur toi, tu ne peux rien cacher. Je suis l'album et l'album est moi. Et c'est ta sincérité qui fait toujours la différence.

Propos recueillis par Emmanuel Abela et Audrey Canalès
Traduction: Audrey Canalès
Illustration : Audrey Canalès
Photo : Julien Gérard

Dernier album : Slow Dance, K Records/ Differ-Ant


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