Romeo Castellucci, Visions infernales

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Depuis plus de 20 ans, Romeo Castellucci, metteur en scène de la Societas Rafaello Sanzio, crée un théâtre plastique aux images d’une rare puissance émotionnelle. Il revient au Maillon avec sa Divine Comédie, créée cet été en Avignon. Un triptyque magistral : une vision personnelle de l’enfer, du purgatoire et du paradis…


Quelles sont les idées-forces de ce projet ?
Ce qui m’a d’abord frappé dans ce livre, c’est la position de l’artiste, le rapport à la création et à la place de l’art. Dante a pris le risque de la création radicale, il a assumé le poids, le danger, la responsabilité de la liberté de l’acte de création. Ensuite il y a les mots : qu’est-ce que Inferno, qu’est-ce que Purgatorio, Paradiso ? Un autre aspect de ce travail est encore une fois la question de l’irreprésentabilité : on est au-delà de la possibilité d’illustrer les choses.

C’est un problème auquel vous êtes habitué !

Je trouve que l’irreprésentabilité est le seul problème que l’on devrait avoir, sinon on tombe dans l’illustratif. J’ai besoin d’être écrasé par les thèmes, par les noms, j’ai besoin de me sentir petit par rapport à l’œuvre.

Ce sont donc ces trois mots qui ont donné naissance aux spectacles ?

C’était le point de départ, mais j’ai quand même travaillé avec le texte, qui est fondamental. Cependant j’ai vite compris qu’il fallait oublier le livre, et j’ai considéré les trois royaumes comme trois portes derrière lesquelles il y avait… quoi ? J’ai pris la même position que Dante. Et c’est d’une certaine façon ridicule. Je ne suis rien par rapport au poète. Mais il faut assumer la condition misérable qui est le point de départ de l’œuvre (rires). Tout est à inventer, même la nécessité de faire une œuvre.

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  Que gardez-vous de l’Enfer ?
Dante fait une grande fresco du jugement de dieu, qui est la géométrie parfaite : même les tortures épouvantables, inacceptables au niveau moral, font partie de la perfection du jugement de dieu. Du texte de Dante, je garde cette géométrie, la dimension du passage, du chemin, le rôle du spectateur qui est celui du lecteur auquel Dante fait sans arrêt appel.

Quelle est votre vision du purgatoire ? Ce spectacle est fondé sur la narration, ce qui n’est pas habituel dans votre travail…
C’est un problème vraiment différent. Le purgatoire de Dante est une représentation de la vie hallucinatoire. Les condamnés doivent supporter la vision de ce que Dante appelle les exempla : ils voient tout le temps devant eux, comme des sculptures vivantes, des mauvais exemples et des modèles. Et puis c’est l’unique chant qui se situe au niveau de la terre : l’enfer est dans l’abîme et le paradis dans les sphères célestes. Ici on est dans le monde. Pour moi il était donc nécessaire de travailler sur cette structure familiale, sur cette narration concentrée mais insupportable.

Le paradis, en revanche, n’est pas un spectacle, c’est une installation…
Il est concentré dans une image, la plus brève possible. L’inspiration est peut-être venue directement de la lecture de Dante. Tout le texte est un voyage vers la lumière. Dans le paradis il y a cette image incroyable de Dieu : Dante voit une lumière qui devient noire, qui aveugle, c’est le paradoxe. Il se retrouve encore une fois dans l’obscurité, même si elle est blanche. C’est évident : la recherche de Dante est complètement intime, la lumière qu’il a cherchée était déjà en lui. Paradiso, c’est un peu ça : je fais appel à l’œil du spectateur pour produire la lumière.

Les images que vous créez sur scène ne sont pas toutes nées du livre…
Non, pas du tout. Il y a des choses qu’on peut reconnaître. J’ai gardé surtout le début, l’attaque du chien, de façon littérale, objective, il n’y a aucune interprétation. L’interprétation amène une lecture culturelle, une distance. Le théâtre n’est pas affaire de culture, jamais ! Le danger, avec La Divine comédie, c’était de tomber dans l’érudition. Mais ce n’est pas du tout un projet érudit, c’est autre chose.

Propos recueillis par Sylvia Dubost

Interview publiée dans le numéro zéro de Zut !, en décembre 2008.

Inferno, du 14 au 16 janvier
Purgatorio, du 29 au 31 janvier
Paradiso, du 31 janvier au 4 février

03 88 27 61 81 - www.le-maillon.com

 
Rencontre avec Romeo Castellucci le 30 janvier à l’issue de la representation.
Romeo Castellucci invité de Tout arrive d’Arnaud Laporte sur France Culture, en direct de Strasbourg le 30 janvier à 12h.
Projection d’Inferno, Purgatorio, Paradisio, réalisation Don Kent, festival d’Avignon / Arte


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La Divine Comédie

Né à Florence en 1265, mort exilé – pour ses positions politiques – à Ravenne en 1321, Dante Alighieri, grand érudit, y raconte en toscan (qui va devenir l’italien, grâce à lui), le voyage imaginaire qu’il effectue de l’enfer au paradis en passant par le purgatoire. Il y rencontre des personnages mythologiques, historiques, ou ses contemporains. Chacun personnifie une faute ou une vertu, religieuse ou politique, qui donne lieu à châtiments et punitions que le poète raconte en détail. Plus qu’une œuvre religieuse, La Divine Comédie est la somme des conceptions politiques, scientifiques et religieuses de son temps.


La Societas Raffaello Sanzio


Fondée en 1981 à Cesena en Italie par Romeo Castellucci, metteur en scène, Chiara Guidi, dramaturge, et Claudia Castellucci, écrivain.

Depuis sa création, la Societas est un OVNI dans le paysage théâtral. Ses spectacles convoquent toutes les formes artistiques – musique, vidéo, installation ou performance… – pour créer des images intenses, d’une grande puissance émotionnelle, face auxquelles le spectateur vit une expérience limite. Désavouant l’hégémonie de la littérature et de la parole sur scène, convoquant à la fois artisanat et nouvelles technologies, renonçant à la notion de personnages, le théâtre de la Societas est un théâtre de signes que le spectateur doit décrypter, mettant à contribution tous ses sens. Des textes ou thématiques à partir desquels elle travaille (L’Orestie, Jules César, Voyage au bout de la nuit, la tragédie, la création… et maintenant La Divine Comédie), il reste des images, qui en dégagent l’essence même. Pour la Societas, le théâtre ne doit pas proposer une interprétation, mais une alternative à la réalité. (S.D.)


Les spectacles accueillis

Orestea – L’Orestie (une comédie organique ?), juin 1997
Giuilio Cesare, mai 1997
Buchettino, janvier 2000
Genesi, from the museum of sleep, novembre 1999
Voyage au bout de la nuit, novembre-décembre 2001
II Combattimento, janvier 2001
Tragedia Endogonidia :
S#08 Strasbourg, février 2004, création à Strasbourg
C#11 Cesena, avril 2006
BR.#04 Bruxelles, avril 2006
Hey Girl, novembre 2007