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Quand on lui cite Purcell, Ravel ou Debussy au même titre que la soul de Detroit, la ville où elle a grandi, Shara Worden ne peut s’empêcher d’applaudir. Cet artiste émérite qui affectionne les mélanges esthétiques est à l’origine de My Brightest Diamond, à la fois groupe et concept.
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À l'adolescence, j'ai commencé à écrire des chansons, et cette pratique de l'écriture a pris de plus en plus d'importance pour moi au fil des ans. J'écoutais constamment de la musique pop, tout en écrivant des chansons et en continuant d'étudier la musique classique. Au final, le choix de la pop a été celui d'un style de vie. Plus encore, en écrivant mes chansons j'avais l'opportunité de m'exprimer de manière directe. Cela m'apportait un contrôle créatif sur ma production, et j'avais le sentiment de maîtriser mon destin, en créant un univers et des sonorités qui m'étaient propres. C'est ça qui a fait finalement fait pencher la balance vers la pop, et m'a éloignée de la musique classique.
Parlez-nous de My Brightest Diamond : s'agit-il de vous, d'un groupe, d'un concept ?
C'est tout cela à la fois ! Sur l'album le noyau de My Brightest Diamond se compose de Earl Harvin, le bassiste, Chris Bruce le bassiste, Zac Rae, et un quartet à corde. Ce sont eux les artisans du son My Brightest Diamond. J'ai enregistré mes deux derniers albums avec eux, mais c'est difficile de tous les emmener en tournée parce qu'ils jouent aussi avec de nombreux autres artistes. C'est pour eux que j'écris, et tout le jeu des deux derniers albums consistait à créer une harmonie entre ces sept personnes, et moi, ce qui fait huit !
Vous avez écrit toutes les chansons de vos deux albums au même
moment, mais vous ne les avez pas rendues publiques ensemble. Était-ce
une manière de chercher une forme de cohérence ? C'est vrai que j'imaginais dans un premier temps tout réunir sur le même disque, mais je me suis ravisée, il y avait trop de concepts pour un seul album. Et vous savez, je m'autoproduis, et pour moi cela veut aussi dire que je me pose des limites. Dans le premier album, j'ai limité l'équipe à sept personnes. Bien sûr mon oncle et mon père y font quelques petites apparitions, mais c'est tout. Avec A Thousand Sharks Teeth, c'était tout le contraire, un grand nombre de musiciens ont contribué à son élaboration, et j'ai passé plus de temps à réfléchir aux concepts, à l'orchestration. |
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Vous aviez annoncé un album d'ambiance, moins rock, mais finalement il n'en est rien… l'album est même très électrique…
Oui c'est exact, ce fut une décision tardive. L'enregistrement a duré deux ans, pendant lesquels je me suis livrée à des expérimentations, je voulais d'abord une couleur qui soit proche de la musique de chambre, j'ai remplacé la batterie par une human beat box. Mais ça ne me donnait pas entière satisfaction et finalement j'ai fait appel à Earl pour la batterie. Donc effectivement le rendu actuel de l'album est très éloigné de mon idée initiale. Face à de multiples options musicales, j'ai fait le choix que j'ai estimé le meilleur, mais les alternatives sont toujours infinies.
Vous mélangez la musique noire et la musique blanche, le classique et le contemporain, est-ce-que c'est votre équilibre idéal ?
Je pense que c'est le reflet du parcours insolite de la vie. Etre influencé par ce que l'on aime, agir comme un filtre et livrer un résultat qui sera unique pour chacun. J'adore M.I.A. par exemple, parce qu'elle représente ça pour moi. Elle vient avec un univers et nous apporte un superbe amalgame d'influences. J'aime beaucoup son travail. Faire de la musique au XXIème siècle est excitant car un musicien d'aujourd'hui peut avoir accès à tant d'univers différents. Même il y a trente ans ce n'était pas possible. Nous vivons une période stimulante.
L'aspect visuel est important pour vous. Sur scènes vos titres s'écoutent et se regardent… Quels artistes vous ont visuellement influencés ?
Oh, ils sont si nombreux, j'adore les arts plastiques. Si je me sens triste ou déprimée, je file au musée ! Les images m'inspirent. Tom Waits, qui est l'un de mes héros, a toujours des effets visuels extraordinaires sur scène.
Parlons mode si vous voulez bien. Sur scène vos tenues sont très personnelles, qu'est-ce qui vous inspire dans la vie et sur scène ?
J'aime le mélange des influences, en mode comme en musique. Mon créateur préféré est certainement Alexander McQueen, pour son approche si ludique du vêtement. Il joue avec ses fantasmes, j'aime le charme continental de ses créations. Pour la tournée j'ai imaginé des tenues noires rayées de blanc, quelque part entre Pierrot de la Commedia Dell’Arte, et le style punk, avec une petite touche de cabaret. Lors d'un concert en Belgique, un membre du public m'a même dit que j'étais habillée comme hôtesse de l'air [rires]. Il s'attendait à ce que les membres du groupe circulent dans la salle pour distribuer des cafés et des jus d'orange ! C'est ça qui m'amuse, créer un univers évocateur, qui fasse travailler l'imagination. Dans les bons jours j'arrive à créer cela par mes tenues. S'habiller est toujours un défi. C'est si cher de s'offrir les choses qu'on veut vraiment !
Vous êtes une grande fan de Jean-Pierre Jeunet, et j'ai lu que vous aviez songé à lui écrire une lettre pour lui dire combien vous appréciiez son travail. Vous êtes en France, vous devriez en profiter…
Je sais. J'ai eu la frousse. Nous avons joué à la Cigale hier et je voulais lui envoyer un mot, mais je n'en ai pas trouvé le courage. Il s'avère que nous avons des liens familiaux très éloignés, par alliance, donc en fait je pourrais entrer relativement facilement en contact avec lui. Je voudrais tant que cette rencontre soit parfaite si elle a lieu. Mais peut-être que je devrais certainement tout simplement lui envoyer un email…
Ecrire une bande-son pour Jeunet, ça, vous ferait rêver ?
J'aurais un trac énorme mais j'adorerai travailler avec lui. J'ai déjà eu l'occasion d'écrire quelques mesures pour une musique de film, et c'est un vrai défi par rapport à ma manière d'écrire. Je ne me sers d'aucune technologie, j'écris toutes mes chansons à la main, avec un stylo. Les idées qui fusent de mon cerveau atterrissent sur le papier, et ma musique est jouée. C'est un processus très lent. Pour créer une bande originale, j'aurais peu de manquer d'expérience, même si le défi est intéressant. Mais il n'empêche que je suis une très grande admiratrice des films de Jeunet.
Le moment viendra peut-être plus tard…
Oui, j'aimerais beaucoup.
Propos recueillis par Emmanuel Abela et Miss Alpha
Photo : Christophe Urbain / Illustration pour flux4 : Miss Alpha
Portrait de My Brightest Diamond publié dans le numéro zéro de Zut !, décembre 2008
From The Top Of The World, Ashmatic Kitty / Differ-Ant
