Fred Frith au festival météo à Mulhouse

flux4itw_fredfrith.jpg

Le guitariste et violoniste, figure légendaire de la scène improvisée anglaise, vient jouer trois fois à météo, au Noumatrouff, en solo, en duo et en trio. Retour sur une carrière de près de quarante ans.

Fred Frith, ce sont autant de flashs, autant d’instantanés, vécus ou fantasmés, qui se confondent avec celles du documentaire que lui ont consacré les cinéastes suisses Nicolas Humbert et Werner Penzel en 1990, Step Across the Border, sans doute à ce jour l’un des meilleurs films musicaux jamais réalisés. Fred Frith, un pas au-delà des frontières, quel meilleur titre de long-métrage pourrait résumer à la fois l’homme et son parcours ? Ces frontières physiques, artistiques et mentales, Fred Frith les a traversées maintes et maintes fois, dans un sens comme dans l’autre, vers l’inédit ou le traditionnel, voire le folklorique ; ces frontières, il n’a jamais cessé de chercher à les traverser — de les transgresser souvent, serait-on tenté de rajouter, à l’image de certains clandestins auquel il emprunte la même ferveur désespérée, ultime – ; il les traverse en formation ou en solo, à la guitare – parfois renversée ou préparée –, au violon, aux chips et au fil dentaire s’il le faut, avec toute l’humilité qui le caractérise, une distance flegmatique et son sens de l’humour si anglais.

 flux4itw_fredfrith_portrait.jpg  
Ces frontières, il les foule dès ses premiers pas musicaux, à cinq ans quand il débute au violon – un instrument avec lequel il crée une émotion particulière, unique dans toute son œuvre –, ou plus tard quand il se met à la guitare et s’exerce à reproduire les ritournelles pop, des Shadows, puis des Beatles – une fascination tenace – ; les frontières physiques et politiques, il les piétine allégrement au sein du collectif crypto-marxiste Henry Cow, au cours des seventies, aux côtés de son ami Tim Hogkinson rencontré à l’Université de Cambridge à la fin des années 60 et surtout de Chris Cutler, le batteur virevoltant et théoricien du groupe, qui entraîne la joyeuse clique aux limites du conceptuel, ou au sein des formations Art Bears et Skeleton Crew – avec le regretté Tom Cora. Aujourd’hui, Fred Frith nous désigne sa nouvelle frontière à lui et à l’égal d’un Béla Bàrtok ou d’un Frank Zappa nous permet d’envisager l’immensité des terrains musicaux encore vierges. Ils sont rares, ceux qui restent en capacité de nous désigner un futur musical possible et d’entraîner à leur suite toute une génération de jeunes musiciens. Fred Frith fait partie de ce cercle très restreint de pionniers qui creusent les sillons de la terre et qui, à ce titre, continuent de favoriser une émulation artistique plus que salutaire.

Par Emmanuel Abela
Photo : Helke Liss


En concert au Noumatrouff à 21h, le 27 août en solo, le 28 août avec le percussionniste Fritz Hauser, le 29 août avec Stevie Wishart (vieille à roue et électronique) et Daniela Cattivelli (ordinateur, samples).
www.festival-meteo.fr

Site de Fred Frith : www.fredfrith.com


À météo, les variations du temps musical

Anciennement Jazz à Mulhouse, le festival a opté pour le nom de météo. Avec une volonté d’ouverture accrue, Adrien Chiquet, directeur et programmateur, continue d’affirmer l’idée de diffuser la musique, mais aussi de la transmettre.

L’appellation “jazz” pouvait renvoyer à bien des postures musicales, et pourtant vous avez décidé de changer le nom du festival.
Malheureusement, ça n’est pas moi qui choisis ce que le mot véhicule aujourd’hui. Ce qu’on appelle jazz, ne correspond plus à ces approches transgressives. L’idée était de faire un pas vers ceux qui fuient devant cette appellation, alors qu’ils constituent notre public potentiel.

Vous avez opté pour le nom de météo. On n’ose pas imaginer le moindre rapport avec la formation jazz-rock Weather Report
Ce rapport, on l’a réalisé bien après. Joe Zawinul doit travailler mon inconscient. [rires]

Ce terme de “météo” vous libère-t-il à terme en ce qui concerne la programmation ?
Il fallait éviter de nous enfermer à nouveau dans un style. Ce terme n’appelle rien de spécifique en musique, et permet tout, et notamment de pousser plus loin l’ouverture. Il ne s’agit pas forcément de tendre vers des choses plus pointues, mais d’aller par exemple sur le terrain de la musique classique et ancienne – du fait de ma formation en musicologie, je garde un profond attachement pour tout ça – ou des musiques traditionnelles et actuelles, en veillant à ne pas empiéter le terrain des collègues avoisinants. L’idée est d’éclaircir notre manière d’approcher ces musiques-là.

La météo est malheureusement loin d’être clémente. En cette période difficile, comment maintenir la cohérence d’ensemble ?
Bien sûr, nous souhaiterions développer le festival, ce qui constitue une condition de survie pour un festival comme le notre à l’avenir, mais l’objectif est avant tout de conserver un niveau de convivialité qui démarque météo de certains festivals urbains. Je milite pour une organisation qui permette aux festivaliers de suivre l’ensemble du parcours. L’intérêt réside dans le “débordement” et dans l’idée de voir 30 concerts en 4 jours. Nous cherchons à construire le festival, avec la conscience de cela, c’est-à-dire avec la volonté d’entrainer le festivalier dans un voyage qui débloque des choses, établit des parallèles et met en résonance des pratiques artistiques. Du coup, ça fait sens que d’intégrer des éléments tels que la musique classique ou les musiques du monde, qui viennent colorer les pratiques plus habituelles du festival.

Propos recueillis par Emmanuel Abela

Article publié dans Novo n°3

Festival météo, du 13 au 29 août, à Mulhouse
03 89 45 36 67 – www.festival-meteo.fr