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Saul Williams fait se rencontrer les Stooges, Funkadelic et David Bowie, et renoue avec la vocation pop des débuts en tentant d’éveiller les consciences endormies. Entretien grave dans lequel le new yorkais s’interroge sur notre avenir politique commun. |
Une énergie partagée Vous avez enregistré récemment avec Trent Reznor, de Nine Inch Nails, votre objectif était-il d'obtenir un son plus métallique, plus dur ? Oui, Trent Reznor a été pour moi le Joe Biden de Barak Obama. Je voulais travailler avec quelqu'un d'accompli ! Quelqu'un qui me permette de mener à bien ce que j'avais en tête. Je suis toujours très inspiré, mais je manque d'expertise quand il faut concrétiser mes idées. J'ai pu partager mes idées avec Trent, je lui expliquais mes envies et il disait « Oh oui et tu sais quoi, pour arriver à ce résultat, il va falloir faire ci et ça... ». Il m'a vraiment beaucoup aidé. Tant au niveau rythmique que pour le chant, vos derniers titres sont vraiment différents de vos anciennes productions, et reflètent très bien ce mélange de vos deux univers... Absolument, l'énergie de Trent est présente, je voulais vraiment que ce soit le cas. Mais vous savez à moi aussi il est arrivé de composer des titres durs, influencés par le rock, et beaucoup de gens m'ont dit que mon avant-dernier album avait un son industriel. Donc, effectivement l'énergie de Trent se ressent, mais il m'a également aidé à canaliser la mienne pour aller dans ce sens. Il m'a donné confiance dans ma manière de partager mon énergie. |
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La question de la poésie
Vos albums ont toujours des paroles très denses, en écoutant celles de cet album, on vous sent très apaisé, quelle est votre relation aux paroles de vos chansons ?
Je crois aux textes qui passent l'épreuve du temps. J'adore la poésie et je crois en elle. Je me définis plutôt comme un songwriter que comme un musicien d'ailleurs. J'écris des recueils de poésie et je ne conçois pas un titre comme de la musique accompagnée au second plan de poésie. Je veux avant tout écrire des chansons. Je n'y suis pas arrivé comme je le voulais dans mon premier album, j'étais plus satisfait de mon deuxième, et celui-ci, mon dernier, est pour moi le meilleur des trois.
Vous avez eu l'occasion de rencontrer le poète Allen Ginsberg avant sa mort. Vous connaissiez sans doute son oeuvre chantée ?
Je connaissais ses enregistrements musicaux, mais je vous avoue que je n'ai pas passé des heures à les écouter. Je n'ai pas tellement l'impression qu'Allen Ginsberg voulait devenir un musicien. La poésie comptait avant tout pour lui. En ce qui me concerne, je n'ai pas la prétention de me définir comme un poète. Beaucoup de gens pensent que je suis poète. Mais je n'ai jamais eu la prétention de m'autoproclamer comme tel. Si quelqu'un m'aborde et me dit « Vous êtes un poète », je réponds : « OK, je fais de la poésie, mais avant j'étais acteur et la vie a fait de moi un poète. » J'ai découvert que j'étais un poète, et j'apprends encore chaque jour. J'ai découvert la musique, et je me suis découvert moi-même, avant de découvrir la poésie. Je suis encore en plein développement poétique. En fin de compte, si je suis un poète, mon inspiration se rapproche plus, dans l'esprit, de Jim Morrison des Doors que celle d'Allen Ginsberg. C'est ce que je ressens au fond de moi.
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S'inscrire dans l'histoire de la pop Le concept d'évolution est important pour vous, et vous voulez échapper aux étiquettes qu'on pourrait être tenté de vous coller, comme celle d'un slammeur par exemple... Oui c'est primordial. Je suis un explorateur. Changer pour changer n'a aucun intérêt, mais à un certain moment certaines personnes hésitent à évoluer. Et je refuse d'adopter cette attitude. Je veux me développer, j'aime me lancer des défis pour progresser dans tout ce que je fais. Si je fais de la musique, et bien mon défi sera d'écrire de meilleures chansons. Beaucoup de choses découlent pour moi de cet état d'esprit. J'ai l'esprit de compétition, et j'assume mon ambition, je m'ancre dans la poésie et je refuse d'être négatif. Je suis en constante évolution. Je suis un mari et un père, je me suis marié en février. Tant de choses ont changé pour moi dernièrement que ce serait insensé si l'expression de ma créativité était restée la même. Si ce n'était pas le cas, je serais alors un industriel reproduisant toujours le même objet comme une machine. Et ce n'est heureusement pas le cas, j'évolue. Par exemple, j'écoute beaucoup moins de hip hop que par le passé, et maintenant ma musique va s'en ressentir. |
Votre dernier album, The Inevitable Rise and Liberation of NiggyTardust!, vous inscrit dans l'histoire de la pop, doit-on en déduire que c'est un nouveau tournant musical ?
Bien sûr. Je ne cours pas après la reconnaissance du milieu underground. I believe the mainstream is the ocean, you know.* J'assume mon ambition d'être grand public. Le mot pop n'est que le raccourci de populaire. Je ne suis pas de ceux qui commencent à mépriser quelque chose dès que 10 millions de gens s'y intéressent aussi. C'est ridicule. La pop fait sens pour moi. David Bowie par exemple, est un artiste avant toute chose. Il m'inspire par sa maîtrise de la communication avec les médias et par sa capacité à convaincre les masses et à emmener les gens dans son univers. Tout comme U2. U2 a pris à coeur de s'engager politiquement et de mener cet engagement à un très haut niveau. On peut dire ce que l'on veut sur eux, j'aime leur héritage, ils m'ont ému.
Les élections approchent aux Etats-Unis, et j'ai le sentiment d'un certain malaise dans la société américaine...
Vous avez vu Matrix, avec la pilule rouge et la pilule bleue ? Aux Etats-Unis nous avons choisi la mauvaise pilule. L'histoire de l'Amérique est longue et usée. Prenez les cowboys. Tout le monde adore les cowboys aux Etats-Unis, mais les cowboys ont violé, volé, pillé. Les cowboys n'ont jamais rien fait de bon. Les cowboys ne sont rien d'autre que les ancêtres des gangsters. Et maintenant tout le monde semble être amoureux des gangsters. Nous avons un cowboy devenu gangster comme président. Et les gangsters qui faisaient du hip hop à ce moment là ont adopté son idéologie : plus d'argent, plus de pouvoir, on se contrefout du fond, de la substance. Nous sommes à la croisée des chemins, avec la possibilité de prendre une direction radicalement différente. Peut-être que finalement les gens, et tous les artistes comme moi qui veulent une autre Amérique, vont peut-être se retrouver du côté du pouvoir. Et si cela se produit, son onde de choc ne va pas seulement toucher le Congrès ou à la Maison Blanche, mais se propager dans la rue, toucher le grand public. Ce qui fait dire à certains que la pop est méprisable montre combien nos repères sont pourris. Il fut un temps où ce qui était populaire était reconnu. Les Beatles étaient populaires, Jimi Hendrix était populaire. Les idées qui émouvaient le public et qui éveillaient les consciences étaient populaires. Et depuis 30 ou 40 ans, nous regardons cela disparaître sans lever le petit doigt. Aujourd'hui on entrevoit la possibilité d'une alternative. C'est en cela que Chuck D ou De la Soul sont out. Je prends mon art, ma poésie, la chose la plus abstraite qui soit, et je vais en faire ce qui va devenir mainstream. Si je réussis, tout ce qu'elle représente culturellement, et en termes d'éveil des consciences, d'éducation, deviendra mainstream. Et tout ce qui est mainstream aujourd'hui disparaîtra.
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Nous contre les forces du mal Vous pensez comme Spike Lee que l'Amérique s'apprête à rentrer dans une nouvelle ère au mois de Novembre ? Oui bien sûr, c'est ce pour quoi nous prions tous. Si jamais Barak Obama venait à perdre les élections, je pense qu'il faudrait prendre les armes pour faire la révolution. It’s us against black water*, vous comprenez bien, “nous” contre les forces du mal. Si les choses ne changent pas, notre société va s'effondrer. Obama est notre dernière chance. Si demain Obama perdait, ma musique underground aurait plus de portée qu'elle ne devrait avoir en réalité, et mes messages deviendraient grand public. S'il gagnait, je n'aurais plus qu'à me mettre aux chansons d'amour [rires]. Beaucoup d'autres le font mieux que moi, mais j'espère que c'est ce qui arrivera, il n'en découlera que du bon. Tout ça n'est qu'une métaphore. On peut me reprocher d'utiliser les symboles, mais en tant que poète je crois en leur puissance. Les symboles sont au commencement de tout, ils inspirent et élèvent les consciences. C'est pour cela que les pays ont des drapeaux, leurs drapeaux sont des symboles. |
*quand la traductrice trouve la phrase très jolie, elle ne la traduit pas, c'est comme ça, n'insistez pas.
Propos recueillis par Emmanuel Abela et Emmanuel Blondeau à la Laiterie, le 27 septembre 2008 / Photos : Olivier Legras / Traduction : Miss Alpha / Nos remerciements à Sueli pour cette rencontre inespérée…
Dernier album : The Inevitable Rise and Liberation of NiggyTardust!
www.saulwilliams.com