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Abd Al Malik, la banlieue d’objet à sujet

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Pour son deuxième ouvrage, Abd Al Malik nous replonge au cœur de la cité avec La Guerre des banlieues n'aura pas lieu. Entre optimisme et inquiétudes, rencontre à Strasbourg, la ville où le rappeur devenu écrivain a passé son enfance.

Après Qu’Allah bénisse la France, qui avait une vocation véritablement autobiographique, tu enchaînes avec un ouvrage dans lequel tu abordes les choses du point de vue de la fiction. Naturellement, cette dimension fictionnelle tu l’abordais déjà dans tes textes de chanson, mais était-ce si aisé sur un volume plus conséquent de 180 pages ?
Etrangement, ça a été plus simple que pour des chansons, car je n’avais pas besoin de me réprimer, de travailler à la concision, même s’il y avait l’idée de faire un livre qui puisse se lire rapidement et aller à l’essentiel. A chaque fois que j’écris, je mets un post-it avec une thématique méthodologique. Là c’était aller à l’essentiel, éviter les longues descriptions. Il y avait aussi cette idée de casser la linéarité. Des fois, quand je fais des textes, j’ai envie de dire plus de choses, mais dans un morceau de 2, 3 minutes, il faut pouvoir dire le maximum tout de suite, et on est aussi guidé par la musique. Des fois on sort des trucs, c’est la musique qui nous les amène directement. L’exercice littéraire est plaisant, ça prend plus de temps, mais finalement c’est assez naturel.

Ce qui fait le lien avec le premier ouvrage, ce sont aussi ces instants documentaires avec lesquels tu abordes l’évolution de la société. On retrouve des formes voisines.
Bien sûr, c’est la même personne qui écrit, ce qui fait qu’il y a une même manière de procéder, même si ce n’est pas directement dans la forme, mais dans le déroulé de la pensée qui reste identique.

Après il y a ces inserts – des notes de dictionnaire, etc. –, j’imagine qu’il y a une volonté pédagogique, mais ces notes ont également une valeur poétique.
Avec ces inserts, qui ne sont pas des vraies définitions sorties du dictionnaire, et avec les photos, ce que j’ai aimé c’est que le narrateur puisse intervenir en tant qu’auteur. Tout d’un coup il devient un personnage. Il peut dire que ce qui est dit dans le dictionnaire n’est pas suffisant. Pour moi, c’était hyper poétique que de pouvoir faire ça. C’était une forme de surréalisme.

Peut-on, à propos de cet ouvrage, parler d’une écriture rap comme on a parlé en son temps d’une écriture rock. J’imagine que la musicalité des mots garde ici tout son sens…
Plus qu’une écriture rap, je dirais une écriture hip-hop. Le rap est inclus dans le hip-hop, alors que le hip-hop n’est pas forcément inclus dans le rap. Lorsque j’ai fait Gibraltar, il y avait cette idée de déconstruire la notion de rap tout en restant hip-hop. Dans cet ouvrage il y avait l’idée de rentrer en littérature en étant hip-hop, avec une liberté, un flow, une musicalité. D’ailleurs dans le texte d’entrée je voulais dire « voilà, on est dans du hip-hop ». Après on le retrouve, mais de façon peut-être plus subtil. Pour savoir si je garde une phrase, je me la lis de telle manière que ça doit avoir une certaine musicalité.

Tu suggères l’écoute de Sam Cooke, A change is gonna come, comme B.O. de ton ouvrage, pourquoi ce choix ?
Pour les paroles, pour la beauté du texte, du propos. Il y a en même temps de l’espoir, de la peur, une nostalgie. Il y a plein de choses qui s’enchevêtrent. Quand j’écrivais j’écoutais ça, une fois, deux fois, trois fois, et je me suis dit : « Tiens cette musique, pourquoi j’y reviens, c’est quoi le truc ? » Pour moi c’est comme lorsqu’on compose avec Bilal, on écoute un morceau et ensuite on le sample. J’ai écouté ce morceau de Sam Cooke, je l’ai écouté, réécouté et je l’ai samplé. J’en ai fait un bouquin.

Le titre La guerre des banlieues n’aura pas lieu renvoie au titre La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux. Malheureusement, la guerre de Troie a bien eu lieu. Derrière l’optimisme demeure l’inquiétude, non ?
Le constat est réaliste. Le constat c’est la réalité qu’on peut voir et vivre, le décalage entre les élites en général et la société, et précisément les banlieues. De mon point de vue, l’heure est grave ! La littérature est pour moi le dernier bastion de résistance où on peut dire des choses. Néanmoins, c’est comme si on était à un carrefour, et je me dis que c’est le moment d’amener de l’optimisme, en disant qu’il y a la possibilité de résorber ce fossé. Il y a la possibilité de faire quelque chose ensemble, pour qu’on avance ensemble. Mais, pour qu’on puisse faire quelque chose de positif, il faut vraiment regarder la vérité dans les yeux, l’assumer, l’accepter, pour pouvoir la dépasser.

Le passage, page 35 : « Finalement, la Tess, c’est comme une grosse usine nucléaire qui pourrait éclairer tout le pays si on l’utilisait à bon escient. Mais, en vrai, c’est des bombes atomiques en devenir qu’on laisse à l’abandon. » Comment « utiliser à bon escient » la richesse véritable des cités ?
Il y a une force de jeunesse, d’initiative, des possibilités d’innover dans plein de domaines. Finalement, c’est comme si on considérait que la banlieue, la Tess, est un territoire étranger. Il faut comprendre que la problématique des quartiers est une problématique française. Elle nous concerne tous, qu’on soit des quartiers ou pas. Là se joue quelque chose qui concerne notre présent et notre avenir à tous. Il faut prendre la mesure de ça et agir en conséquence. Pouvoir utiliser ça, c’est travailler à ce que le rapport à l’éducation soit réel, que la possibilité de faire des études soit considérée comme normale. Il ne faut pas qu’on ne se retrouve avec des animateurs sociaux ou des profs qui débutent et qui ne peuvent pas finalement faire leur travail correctement. Il faudrait mettre le paquet là-dedans, et ainsi pourraient émerger des choses incroyables, des personnes incroyables. Il faudrait pouvoir développer une élite locale, des gens qui se posent en interfaces avec les politiciens, aller plus loin que le simple animateur social. Il faut des gens qui pourraient entreprendre des choses, amener des choses dans le projet collectif de la ville, des gens issus de la cité. Mais il faudrait aussi simplement faire en sorte que les gens de la cité passent du statut d’objet à sujet.

Propos recueillis par Emmanuel Abela et Stéphanie Munier
à la Librairie Kléber, à Strasbourg, le 13 avril 2010.

La guerre des banlieues n’aura pas lieu, Le Cherche Midi

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