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Are you happy Mr Lonsdale ?

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Nous avons profité du tournage du film L’Avenir dure longtemps d’Emmanuel Bohn à Strasbourg, pour rencontrer l’un de nos acteurs préférés, Michael Lonsdale…

Récemment, vous avez été invité au cinéma 104 à Paris, pour parler d'India Song de Marguerite Duras. On a le sentiment que vous situez ce film à part dans votre filmographie.

Il est à part, sans doute parce qu'il est le film avec lequel j'ai éprouvé le plus de bonheur à faire ce métier. J'ai incarné ce personnage qui correspondait à mes souffrances personnelles, à l'époque. C'est pour ça que j'ai pu hurler, crier comme il fallait. C'est tout un monde, Marguerite - j'ai joué trois pièces d'elles, Détruire, dit-elle, La Chaise longue et L'Amante anglaise -, mais c'était le sommet de ce que je pouvais faire.

Vous y retrouviez Delphine Seyrig, avec qui vous entreteniez une relation amicale et professionnelle soutenues depuis de nombreuses années.
Oui, nous nous connaissions depuis longtemps : elle était au cours de Tania Balachova quand je suis arrivé en 1952. Nous avons créé Comédie de Samuel Beckett, nous avons joué Se trouver de Luigi Pirandello [mise en scène de Claude Régy, ndlr], nous avons fait des films ensemble, Le Chacal de Fred Zinnemann, Baisers Volés de François Truffaut.

Justement, dans
Baisers Volés, vous vous retrouvez tous deux mari et femme, M. Tabard et sa femme, Fabienne Tabard. Était-ce un choix de Truffaut que de vous associer ainsi ?
Non, avec François, j'avais fait La Mariée deux ans auparavant, dans une atmosphère assez tendue : nous avions rencontré des problèmes avec Jeanne Moreau. Les producteurs faisaient les cent pas, mais c'est idiot, parce que ça a très bien marché. Pour Baisers Volés, j'étais content parce que c'était la première fois que j'improvisais, vous savez pour la scène dans l'agence de détective. François m'a donné deux pages, je lui ai dit : « Mais écoute, je ne peux pas apprendre tout ça ! » Il m'a répondu : « Je te rassure, c'est pour que tu brodes dessus. » Comme j'aimais beaucoup l'improvisation, c'était du bonheur !

Ce personnage de M. Tabard pose le style Lonsdale, une sorte de distance flegmatique, mais bienveillante.

En tout cas, ça a été le début de quelque chose de plus sérieux dans ce métier. C'est à partir de là que j'ai commencé à avoir beaucoup de propositions, à pouvoir choisir. Après, pour la question du flegme, vous savez, j'ai été élevé en Angleterre avec un papa anglais. Donc je n'ai pas appris ce flegme, mais c'est venu naturellement. Ça n'est pas une couleur très française - les Français sont plus expansifs, plus animés, plus méditerranéens ! -, du coup, ça faisait un personnage plus anglais dans le cinéma français. Mon professeur me le disait : « Je ne sais pas ce que vous êtes, ni français, ni anglais. » Un peu tout, en quelque sorte...

Lors de cette projection au cinéma 104, vous êtes venu avec Françoise Lebrun, que vous avez croisée à la fois sur
India Song et Une sale histoire de Jean Eustache.
Oui, Françoise avait une petite présence sur ce film. Depuis, nous nous croisons de temps en temps. Jean-Noël [Picq, co-scénariste du film] a soi-disant vécu cette histoire, que nous avons tournée avec un dispositif très modeste. Jean Eustache voulait refaire cela - comme je m'amusais à le dire, « la sale histoire, en propre » -, en 35 mm.

Nous avons pourtant fini par y croire à cette histoire. Jean-Noël Picq et vous même y avez mis beaucoup de conviction. Quelle relation entreteniez-vous à Jean Eustache ?

Je l'aimais beaucoup. C'était quelqu'un de très secret, de très discret, qui ne parlait pas énormément. J'étais très touché qu'il me fasse confiance pour ce film. Il ne m'a presque rien dit, il m'a laissé faire... Nous avions un très beau projet, deux ou trois ans après. Il m'a appelé à propos d'un film avec deux hommes qui parlent au téléphone de leurs histoires d'amour. Il m'a demandé avec qui je souhaitais faire cela. Je venais de voir un comédien que j'avais trouvé très bien : Jean-Pierre Sentier. Je devais partir pour tourner en Suisse, mais je lui ai dit d'aller le voir au cinéma. Mais dix jours après, j'apprends qu'il est mort. Ça m'a fichu un sacré coup. Le projet a été publié dans les Cahiers du Cinéma, mais j'aurais bien aimé faire le film.

L'autre grande figure que vous croisez, c'est Orson Welles pour
Le Procès.
Oui, ça a été un choc, à un moment où je débutais. Je jouais au théâtre avec Laurent Terzieff une pièce qui s'appelait Zoo Story. Un soir, on m'a dit qu'Anthony Perkins était dans la salle. Nous, on trouvait ça curieux qu'il vienne nous voir dans ce modeste théâtre du Quartier Latin. À la fin, il n'est pas venu, je me suis dit que ça ne lui avait pas plu, mais en fait, il était venu en éclaireur. Une semaine après, une employée espagnole qui prenait les messages me signale sur la liste des appels qu'il fallait rappeler d'urgence un certain M. Willis. Je fais le numéro, je demande à parler à M. Willis et j'entends « I'm Orson Welles. » J'ai cru à une blague, mais c'est Perkins qui lui a dit qu'il m'avait vu au théâtre. Il cherchait un acteur d'urgence. Il me dit de le retrouver au studio à Billancourt, le lendemain après le théâtre. J'arrive dans l'entrée du studio et j'entends un rire titanesque, c'était lui. Il était très heureux, c'est le dernier film qu'il a fait dans un bonheur total. Il avait tout l'argent qu'il voulait grâce à un producteur très malin qui avait prévu le double de ce qui avait été annoncé en sachant que le but inconscient de Welles était de ruiner les producteurs qu'il détestait. Du coup, il avait tout ce qu'il voulait, la Limousine avec un chauffeur, les cigares, tel un pacha ! Nous avons tourné à la Gare d'Orsay qui avait été transformée en studio. Ça a été pour moi une nuit éblouissante. Nous avons tourné deux plans - cette histoire était très courte pour moi -, mais à la fin de chaque prise, il me demandait : « Are you happy Mr. Lonsdale ? » Oh oui, happy ! Le seul ennui, c'est qu'on a fait douze prises et qu'à la fin, je commençais à ne plus savoir. C'était un plan-séquence très compliqué d'à peu cinq ou six minutes - la caméra entrait, sortait, montait, redescendait... -, et puis le plan suivant, ça s'est fait en une prise. Il était comme un prince, comme un roi. C'était magnifique de voir comment il demandait les choses. Pour moi, c'était la confirmation que ça valait la peine de faire ce métier.

Par Emmanuel Abela

Photo : Pascal Bastien

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