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Michel Rabagliati, le cœur du Québec

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Michel Rabagliati a débuté la BD à 28 ans seulement, mais il est aujourd’hui un auteur reconnu et apprécié. Sa série sur Paul (Paul à la pêche, Paul dans le métro…) se poursuit avec un nouvel épisode : Paul au Québec. Une sorte de plongée autobiographique avec des thèmes qui lui sont chers - l’amour, la vie quotidienne, la mort - et qui lui a permis de décrocher le prix du public au dernier festival de la BD d’Angoulême. Une récompense sous forme de consécration pour ses 20 ans de carrière.

flux4 : Michel, prix du public à Angoulême, est-ce la plus belle des récompenses ?
Michel Rabagliati : La plus belle des récompenses, c’est certainement d’avoir des lecteurs au rendez-vous quand on sort un livre. Mais avoir une reconnaissance d’Angoulême, c’est quelque chose de très important. Au Québec, j’ai été très récompensé, on m’a beaucoup encouragé, mais il me manquait un petit coup de pouce de l’Europe. On sait que c’est un marché difficile à pénétrer, c’est difficile de se faire remarquer, il y a énormément de nouveautés qui arrivent ici toutes les semaines – les libraires s’en plaignent, ils ne savent plus quoi faire de toutes ces nouveautés ! Donc pour un petit produit du terroir qui arrive du Québec par bateau, tranquillement, tu te dis que ça va être compliqué… Je suis très content pour moi et pour mon éditeur.

Vous parlez de produit du terroir, c’est vrai qu’on peut dire que cette BD est écrite en québécois en quelque sorte, un peu comme Magasin Général (Loisel et Tripp), en gardant la formulation d’origine, sans être adapté au public français… Est-ce que pour vous c’est encore plus fort de vous imposer en France sans que ce soit « ré-écrit » ?
Ce que je trouve marrant, c’est que j’avais moi-même une appréhension par rapport au québécois écrit. Je pensais aux lecteurs français, et je me disais, « je suis pas sûr qu’ils vont suivre »… Et finalement j’ai pas eu ce commentaire-là du tout. J’ai fait une tournée d’une dizaine de jours dans les Fnac, et les gens semblent ravis de lire ça, il n’y a pas de problème. Il y a un peu d’exotisme c’est sûr, plein d’expressions qu’ils ne saisissent pas forcément, mais je pense que l’action est assez fluide pour qu’on saisisse de quoi il s’agit.

Et on a tendance à lire avec l’accent québécois !
(rires) Oui, il y en a beaucoup qui m’ont dit que c’était encore plus fun de le lire à voix haute !

Revenons sur cette saga des « Paul… », est-ce un clin d’œil voulu à la légendaire série des « Martine à la plage », etc. ?
Oui c’est voulu. J’aime Martine, surtout les illustrations, c’est un monde de rêve… Et puis je cherchais un titre rapide. Au début je me demandais comment j’allais appeler ça. Je n’avais pas envie de me faire suer à chercher un titre génial à chaque fois, genre « Voyage au bout de l’enfer » pour chaque album… Alors je suis allé vers les premiers Tintin : « Tintin au Congo », « Tintin en Amérique »… Je me suis dit que ça serait encore bon aujourd’hui, ça n’a pas trop vieilli, ça passe l’épreuve du temps, je vais y aller avec Paul : Paul fait quelque chose, Paul va quelque part. Ca fait le travail.

On remarque aussi que quand on prend les différents tomes, on passe de 48 à 200 pages, de 90 à 120… ça veut dire qu’il n’y a pas de calibrage, que vous dessinez en fonction de chaque histoire ?
Oui, je suis dans un format d’édition complètement libre. Mon éditeur me laisse aller, je peux faire 600 pages si ça me tente, je peux passer 10 ans sur un seul livre, personne ne va se plaindre. Je suis en totale liberté. Aux éditions de La Pastèque, on n’est pas dans le format 44 pages couleurs de la bande dessinée habituelle. Et puis je le vois comme ça aussi. Là, j’ai 49 ans, je ne suis pas en fin de carrière, mais j’ai déjà donné en dessin de pub, graphisme… Maintenant, c’est un peu une récompense, un tournant de carrière. Je veux pouvoir être un artiste à part entière, faire ce que je veux comme je le veux.

Le proche avenir, c’est de continuer cette série des « Paul… » ailleurs, ou est-ce que vous pourriez sortir de la BD biographique et de son « confort » ?
J’ai encore des histoires personnelles à raconter. Ça peut venir de rêves, de songes, de souvenirs… J’ai encore du jus à donner pour Paul. Je ne vous cache pas que je ne sais pas combien de tomes ça va durer ce truc-là. C’est pas un projet commercial, c’est un projet de cœur, un projet personnel. Le jour où je n’aurai plus rien dire, je vais regarder ailleurs. Ou peut-être que j’irai chercher des histoires chez d’autres personnes. L’être humain est intéressant, il n’y a pas que moi. Paul, c’est un gars très ordinaire, il a pas vécu grand-chose, il a pas beaucoup voyagé. Je pense que je pourrais broder une histoire en interviewant du monde… Je trouve que tout le monde à quelque chose à raconter dans la vie.

Et est-ce que vous pourriez être juste dessinateur pour un autre scénariste ou juste scénariste pour un autre dessinateur ?
(moue) C’est un tout. Il faut que je sois attaché à l’histoire. Si vous me racontez votre histoire de vie, si j’accroche, je vais y trouver de l’énergie et la force qu’il me faut pour travailler deux ans sur un projet long. C’est juste ça, c’est une question d’honnêteté, une question d’énergie. Est-ce que le scénario va me motiver assez ? C’est la question que je me pose à chaque début.

Vous parlez beaucoup du cœur, de projet de cœur, est-ce encore plus important de rencontrer le succès, et d’être traduit en italien ou en hollandais par exemple ?
Je suis d’autant plus ravi que je ne cherche pas à plaire à tout prix. Tout ce que je veux, c’est raconter une histoire authentique pour captiver des gens, au Québec d’abord. J’écris pour un vis-à-vis de chez nous, donc je ne fais aucun effort du côté « français ». Ce sont des blagues de chez nous, il y a des chansons québécoises, ça reste pour un public tout à fait de chez nous. Le fait que les Italiens, que les Espagnols, que les Polonais aiment ça, c’est la totale surprise mais je peux comprendre pourquoi : ce sont des histoires universelles, de famille, de mort, de naissance, d’enfant… Tout ça, ça touche tout le monde.

Franquin, c’était votre héro quand vous étiez gamin… Il l’est resté ou a-t-il été détrôné depuis ?
Franquin, ça reste un grand maître, tout comme Hergé. C’était mon école. Au Québec, il n’y avait pas grande chose, personne ne pouvait vous enseigner la bande dessinée à part les auteurs eux-mêmes, il fallait regarder comment ils faisaient. Pour moi, Franquin et Hergé, ç’a été des éducateurs, et ils restent encore en haut de la pile. C’est certain que la BD a évolué aujourd’hui, mais Franquin, ça reste quelque chose d’inatteignable selon moi. D’ailleurs, ça m’a pris du temps de faire de la bande dessinée, à cause de Franquin justement, qui était si virtuose… Je me disais que je ne pourrai jamais acoter (sic) un gars comme ça. « A quoi ça sert d’essayer ? » Jusqu’au jour où je me suis décomplexé et je me suis dit « bon allez, essayons d’en faire avec le peu de talent que j’ai et voyons si ça passe ». et finalement avec le dessin que j’ai, j’arrive quand même à communiquer aux gens ce que j’ai envie de leur communiquer.

Interview et photo : Sébastien Ruffet


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