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Christophe, L'art du secret

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En France, il est l’un des seuls à avoir su faire le lien entre chanson et musique électronique d’avant-garde. Inutile de chercher à maintenir Christophe en place, il évolue en état d’alerte permanent, à l’affût des expériences les plus enrichissantes. Entretien téléphonique enjoué.


On a tendance à vous qualifier de personnalité étrange, alors que vous faites simplement ce que vous avez envie de faire, ce qui est en soi un luxe.
En soi, la vie est un luxe. J’ai du respect pour le mec qui décide de lâcher toutes les barrières sociales qui existent. D’être clodo aujourd’hui, c’est quelque chose que je comprends. Je ne suis pas comme eux, mais j’ai choisi de vivre dans mon monde à moi, et j’y reste. Personne ne m’en fait bouger. Je n’ai plus 30 ans, cet âge où l’on s’exprime de manière fougueuse, sans avoir peur de rien et avec l’avenir devant soi. Et en même temps, j’ai le sentiment que ça me pousse vers l’avant.

Cette part de fougue, vous la gardez en vous. Fondamentalement, vous restez rebelle…
Oui, mais cette fougue explose sous une autre forme, et c’est très bien comme ça. En musique, je continue de transposer mes sentiments, avec une approche qui se veut parfois autobiographique. Et c’est reçu par un public que je sens très en phase avec moi. Je ne vais pas le nier, j’ai besoin qu’on m’apprécie, même si je sens une nette distinction dans mes publics d’aujourd’hui : certains s’intéressent à ma musique, sans s’intéresser forcément à Christophe, d’autres ne s’intéressent qu’à Christophe sans s’intéresser à ma musique.

Ce personnage de Christophe est-il un personnage lourd à porter ?
Non, vous voyez, j’ai ma triplette de boules pour penser à autre chose. Quand je participe à un concours de boules, je ne pense plus à rien. C’est ma thérapie à moi ! Il y a déjà assez de malheur comme ça, je prends mes boules et je vais respirer ailleurs.

Aujourd’hui, vous reste-t-il des barrières à franchir ?
L’idée d’être brimé, c’est quelque chose qu’on ressent tous. Il y a des barrières que je n’arrive pas à franchir, des choses réalistes à la con, comme le retrait du permis de conduire par exemple. C’est un truc qui me questionne toutes les nuits quand je me fais conduire par quelqu’un. J’aime bien être autonome. Quand je me rends à un concert, je suis sûr que de rouler dans ma propre caisse, ça ne me fatiguerait pas. Au contraire, ça me rendrait plutôt heureux. Ça fait dix ans que je n’ai plus de permis, il devrait y avoir prescription, non ? Marcel Gaucher disait : « Moins d’État pour nous brimer, plus d’État pour protéger nos vies. » Protéger nos vies, ça n’est pas non plus nous empêcher, vous comprenez… De bloquer un mec comme ça, c’est vraiment has been. C’est l’annonce d’un monde foutu ! Et pourtant, je reste optimiste, même si je constate tous les jours que l’être humain a un ego démesuré. Moi, j’essaie de rester altruiste, et de me fondre.

Comment fait-on pour que les gens se reconnectent les uns aux autres ?
Je ne voudrais pas avoir un discours rétrograde, mais je pense qu’Internet est venu mettre un coup en plein cœur ! C’est quelque chose que je ressens comme ça. Ça me semble trop déstructuré, trop déjanté pour que ça puisse réellement apporter quelque chose aux gens. Je suis abonné à des journaux et des magazines, Le Monde, Libé et Télérama, tout comme je suis abonné à certaines chaînes câblées. On fait des choix, et il me semble que pour Internet il devrait en être de même. Alors que là, on propose tout et n’importe quoi. C’est comme pour le reste, au lieu de les nourrir, ça abrutit les gens. Et pire que cela, ça les rend las de leur propre vie.

Le rock permet de prendre du recul, il affranchit. On sait votre affection pour des figures mutantes, Eddie Cochran, Lou Reed ou Suicide. Aujourd’hui, vous donnez le sentiment de vous libérer totalement.
Oui, Eddie Cochran, j’ai commencé en reprenant C’mon Everybody. Lou Reed, je vis complètement avec lui. Avec des disques comme Transformer ou Coney Island Baby, on est dans quelque chose d’extatique, de moins émotionnel, même si j’aime bien les deux. Il y a une belle différence qui fait qu’on est « accros », tout comme pour David Bowie. Après, en ce qui concerne Suicide, j’avais le sentiment en 1976 que j’étais complètement dans le style électro qu’Alan Vega et Martin Rev développaient en duo. Quand je les ai écoutés, je me suis entendu. Il faut le savoir, on prend toujours en compte ce que les maisons de disque finissent par éditer sous la forme d’albums, mais j’ai des caisses pleines de morceaux électroniques inédits. Alan m’a été présenté par un ami photographe, qui me l’a amené en studio – nous avons joué ensemble – et puis Martin est venu vivre avec moi quelque temps, à l’époque… Nous ne sommes pas amis, ça va bien plus loin que cela.

Y a-t-il aujourd’hui des artistes qui vous émeuvent de la même manière ?
Mes maîtres sont Nick Cave ou Thom Yorke de Radiohead. J’espère qu’on sent que je les aime, parce que je me livre dans le regard et dans les mots des autres.

La rencontre avec Thom Yorke est-elle envisageable ?
Elle est en bonne voie !

Là, vous m’en dites trop ou pas assez ! Peut-on en savoir plus ?
Non, non, je sais tenir ma langue : si vous saviez les secrets que je garde enfouis en moi… Mais ce que je peux en dire, c’est que je sens que Thom Yorke est du même monde que moi. Même si modestement je dois admettre qu’il détient quelque chose en plus, en tant qu’artiste anglais. C’est évident, il détient sa part de secret, lui aussi, qu’il ne livre pas.

Ça fait beaucoup de secrets !
Ça ferait l’objet d’un bel article : écrire sur ce qui n’est pas dit…

Cette part de secret, on la retrouve sur la pochette de votre album : elle figure un puzzle impossible à reconstituer non pas parce qu’il manquerait des pièces, mais tout simplement parce qu’on nous entraîne sur de fausses pistes… Au final, Aimer ce que nous sommes nous dit assez clairement ce que vous êtes, non ?
Sur ce disque, je pousse les effets jusqu’à les faire exploser. On y retrouve les gimmicks que j’expérimente au niveau du son. Alors oui, si c’est ce qui se dégage de la pochette concernant mon approche, j’aime assez l’idée. C’est une interprétation qui me plaît : finalement, cette image raconte tout, pour qui sait la lire…

Dernier album : Aimer ce que nous sommes, AZ


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