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Stéphane Levallois, la résistance ordinaire

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La BD, comme le cinéma, est en capacité de nous transporter vers un ailleurs. En racontant l’histoire de son grand-père résistant, Stéphane Levallois nous entraîne loin dans l’émotion. Il inscrit son récit dans l’Histoire, et révèle la part de résistance qui réside en chacun d’entre nous.


J'imagine qu'il n’a pas été simple de construire un récit autour de la mort de votre grand-père. Quand avez-vous pris la décision  de raconter son histoire ?

Après la fin du Dernier Modèle, j'avais envie de raconter une histoire plus sombre, sur un ton plus grave. J'avais dans l'idée de raconter l'histoire de mon grand-père et c'est à ce moment-là que je me suis attelé à l'écriture du récit.

Le parti pris de la représentation du héros sous la forme d'un sanglier a rencontré de fortes résistances – sans mauvais jeu de mots –, au sein de votre entourage, mais vous avez réussi à maintenir le cap malgré l'indignation familiale…


En fait c'était plutôt une surprise, surtout pour ma mère, et l'émotion provoquée est restée très passagère. Je n'en ai pas parlé directement avec mon oncle, mais il se réjouit que « j'ai osé le faire ». J'ai expliqué ma démarche, montré des croquis et des dessins, et les membres de ma famille ont compris que je concevais le récit comme un conte, et ils ont accepté mon idée assez vite. Ma mère m'a dit que c'était mon histoire et que je pouvais la raconter comme je l'entendais.

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Vous avez-vous vous même évoqué l'influence de Maus d'Art Spiegelman dans votre démarche. En représentant  votre grand-père sous les trait d'un sanglier n'avez-vous pas le sentiment de vous inscrire dans la lignée de ce chef-d'œuvre ?

Maus est effectivement un chef-d'œuvre et je n'ai pas cette prétention. Mais Futuropolis a également publié La Bête est morte de Calvo, qui s'est aussi servi des animaux pour parler de la guerre. C'est un album que j'ai feuilleté, même si je me sens plus inspiré par Maus, sans l'avoir relu toutefois pour composer mon personnage de sanglier. Pour moi, ce choix narratif s'inscrit dans la continuité d'un projet que j'avais en tête chez les Humanoïdes Associés, qui mettait en scène des prisonniers transformés en Minotaures. Le projet n'a jamais vu le jour, mais j'en avais “storyboardé” toute une partie et j'étais resté avec l'envie d'incarner un personnage mi-homme mi-animal, chargé d'une énergie brute, pure, un personnage très fort. J'ai pensé aux créations de Mignola, aux loups de St Auguste des premiers Hellboy.



Dans ma recherche sur  le ton de ma narration ce sont même plutôt des films qui m'ont mis sur la voie. Le personnage de l'enfant par exemple, m'a été inspiré par Les Ailes du désir, de Wim Wenders , où les anges assistent à l'intrigue sans pouvoir être vus. J'ai également pioché du côté de The Thin Red Line, de Terrence Malick, avec ce personnage de soldat contemplatif, qui garde une distance face à l'action, et qui n'y prend jamais part.

Votre récit, sans complaisance, nous entraîne dans les abîmes de la guerre, de la torture, de la mort. Avez-vous conscience du fait que votre BD pose un jalon dans la manière de traiter la Résistance française ?

J'espère, mais en fait j'avais envie de rendre hommage à mon grand-père, de transmettre cette mémoire. N'étant pas historien, j'ai tenté de rassembler autant d'information que possible et j'en ai vérifié la justesse. Ma mère m'a fourni des journaux de l'époque, que ma grand-mère avait conservés, notamment le numéro qui annonce la Libération à Selles-sur-Cher en septembre 1944. Je retrouve dans certains articles les personnages que j'ai mis en scène dans la BD, comme le Père Palanchet qui passait les gens en barque. Ce qui était important pour moi, c'était de rendre compte des petits actes de résistance, qui de toute façon mettaient leurs auteurs en danger. Certains se sont d'ailleurs fait prendre en essayant de passer la ligne, mais je ne l'ai pas mis dans la BD. Quand j'ai commencé à expliquer l'histoire à mon éditeur il m'a dit « Oui mais enfin bon, ton grand-père, c'est pas non plus Jean Moulin ». C'est vrai que ses actions étaient modestes, mais c'est justement ça qui me plaisait. Mon grand-père était un homme modeste, un homme de la terre, avec des moyens intellectuels qui étaient somme toute limités. Mais avec ce qu'il avait, et ce qu'il était, il a essayé d'aider les gens. Il ne s'est jamais formulé le fait qu'il entrait ou pas dans la Resistance, il n'en avait pas conscience. Des amis à lui l'ont invité à les rejoindre, et ça s'est fait comme ça. J'ai l'impression que son histoire trouve un écho favorable, les critiques sont bonnes et le récit met en lumière pour la nouvelle génération les actes quotidiens effectués par des gens ordinaires, qui essayaient de résister avec leurs  moyens.

La temporalité du récit est toute particulière. On vous voit traverser la BD enfant, puis adulte, en présence de votre grand-père, que vous n'avez pas connu. C'est un jeu qui peut être perturbant pour le lecteur. Vous sentez-vous hanté par la présence de ce grand-père et est-ce ceci que vous montrez à travers ce choix ?

Oui c'est exact, mais autre chose entre en ligne de compte : on m'a toujours dit « Ton grand-père, c'était un héros, et toi, tu fais quoi ? » Cet héritage était un poids, en plus il se trouve que je lui ressemble un peu physiquement.  J'ai même mêlé mes enfants au récit, en donnant à la petite fille du couple juif qu'il aide à passer sous les barbelé les traits de ma deuxième petite fille, Rose. Et elle aussi lui ressemble un peu.
Je me suis rendu compte que les sujets de bande dessinée s'imposaient à moi, et que les sujets qui venaient ainsi étaient toujours des sujets qui me pesaient, et le fait de les dessiner m'en libère, curieusement. Je ne sais pas si la démarche est de l'ordre de la catharsis ou de l'analyse, mais ça a fonctionné pour Le Dernier Modèle et ça marche aussi pour Le Sanglier. Une fois l'histoire finie, je ne voulais plus en entendre parler. Dessiner les scènes de torture de la fin a été un moment pénible pour moi, et le livre tout entier était émotionnellement très dur à faire.

Dans la scène récurrente où vous apparaissez avec une araignée, qu'essayez-vous de nous dire, que nous sommes des bourreaux potentiels ?

Je voue un culte aux détails, et je suis persuadé qu'avec un détail infime on peut véhiculer quelque chose de très fort. J'ai vraiment noyé cette araignée, même si avec le recul je pense que c'était peut-être une araignée aquatique, et l'image de cette araignée disparaissant dans l'eau noire, parce que j'avais lâché le bâton sur lequel je la tenais, m'a marqué. Le fait, de connaître, enfant, un micro-traumatisme comme cela, par la culpabilité que j'en ai ressentie, m'a impressionné et m'a permis d'accéder à un niveau de conscience que je n'avais pas. Comme je n'avais pas la moindre envie de représenter la fin de l'exécution, cette scène de l'araignée est devenue pour moi une manière détournée d'évoquer la mort et la cruauté.


Propos recueillis par Emmanuel Abela / Retranscription : Miss Alpha

Dernier ouvrage : La Résistance du Sanglier, Futuropolis

Bande dessinées, illustrations, livres pour enfants, story boards : www.stephanelevallois.com
Courts métrages : www.quad.fr


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