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Daniel Payot, la conception d'un temps ouvert

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Professeur de philosophie de l’art à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, Daniel Payot a été nommé au printemps adjoint au maire chargé de l’action culturelle. Peu de temps après son retour d’Afrique, le philosophe se met au service de la cité et nous expose sa conception d’une nouvelle relation au temps.


Quand Daniel Payot nous accueille dans son bureau au troisième étage de l’Hôtel de Ville, place Broglie, son regard se pose spontanément sur le petit appareil photo que porte Pascal Bastien. « Est-ce un Leica ? On en trouve encore ? » Et Pascal de répondre qu’il l’a trouvé récemment à la bourse photo. « Vous avez vu ? J’ai un moulage d’une des statues de la Cathédrale de Strasbourg dans mon bureau ? » Oui, nous l’avions vue, une très belle Vertu terrassant un vice, d’après la Psychomachie de Prudence, avec cette particularité de la façade occidentale, c’est qu’on ne distingue pas l’identité des vertus triomphantes. « Oui, il y avait bien un phylactère qui précisait de quelle vertu il s’agissait. Du coup, selon l’humeur du moment, je désigne le vice qui est terrassé sous mes yeux. » Le ton est d’emblée courtois. Avec une séance photo dans une ambiance très détendue, place à l’entretien. On débute par un détour du côté de l’Afrique où l’actuel adjoint au Maire à l’action culturelle a résidé pendant quatre années.

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  Vous avez vécu quatre années en Afrique, entre 2003 et 2007. Cette expérience a-t-elle été déterminante ?
Je ne sais pas si cette expérience a été déterminante, mais j’ai un rapport à l’Afrique important, depuis longtemps. J’y ai fait beaucoup de courts séjours dans le cadre d’activités de coopération entre plusieurs universités, et puis je me suis porté candidat à un poste d’assistant technique pour le développement de l’Université au Burkina-Faso. Comme mon épouse s’occupe d’une association pour la scolarisation des filles, je suis entré en contact avec des milieux très différents, au sein de la société profonde. Le Burkina est l’un des pays les plus pauvres au monde, selon les indices des Nations Unies, mais cette pauvreté ambiante contraste avec la vitalité des gens qui manifestent un sens des relations humaines formidable. Quand on se compare à eux, nous civilisation dite développée, on se découvre vieux. Nous avons des choses à retrouver dans le rapport humain, dans le fait que tout n’est pas cloisonné, hiérarchisé. Ça circule. Les gens sont dans une économie de survie, et du coup la donnée première, ça n’est pas l’individu avec ses désirs et ses frustrations, mais le collectif. Il me semble très important d’avoir des expériences ailleurs. Il y a naturellement l’altérité, mais il y aussi l’ailleurs spatial. Ça ne veut pas forcément dire qu’ailleurs, c’est mieux, mais le fait de savoir que cet ailleurs existe relativise complètement ce qu’on est en train de vivre.


Nourri de cette richesse-là, vous accédez quelques mois après votre retour en France à cette fonction d’adjoint au maire à l’action culturelle de la Ville de Strasbourg. Comment évolue-t-on dans ce milieu de la politique qui peut sembler un peu clos ?
Ça n’est pas mon impression de départ. Vous savez, c’est un milieu qui n’est pas très homogène, on y rencontre des personnalités très différentes. Depuis que j’ai accédé à cette fonction, j’ai surtout rencontré des gens très compétents, très ouverts, qui manifestent eux aussi une forme de vitalité, avec leur style, bien entendu. Ils sont sur des projets et quand ils viennent en parler, ils sont dans le mouvement. Après, institutionnellement, on rencontre des clivages, c’est inévitable, mais je trouve que ces cloisonnements-là restent pas mal traversés.

 flux4_danielpayot_visu2.jpg   À Strasbourg, l’offre culturelle est considérable. Quels sont les manques que vous avez évalués ?
C’est très difficile. La vitalité est telle qu’on a l’impression que le système est un peu saturé, avec des marges de manœuvre très réduites pour laisser émerger des choses nouvelles. Le problème auquel on est confronté à Strasbourg, c’est plutôt de faire savoir ce qui existe et de le partager. La grande responsabilité qu’on a c’est de communiquer. Du point de vue de la ville, il ne s’agit pas simplement de donner des informations mais de s’interroger sur le type de communication qui présente la vie culturelle de manière à la rendre plus lisible pour le public. L’offre est tellement abondante, qu’on ne distingue plus de ligne de force — tout est mis au même niveau —, alors il faut de temps en temps tenir un discours transversal, avec cette volonté d’intéresser des gens pour qui la culture ne fait pas partie des habitudes immédiates. Et de manière plus générale, il faut qu’on s’efforce de prendre du recul pour aller de l’avant. Je ne crois pas à des autoroutes d’avenir. Cet avenir, il est à réinventer et il se réinventera différemment selon les expressions artistiques, les institutions, les situations économiques.

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Il y a cette relation intime du philosophe à la cité, qui renvoie à l’Antiquité. Le philosophe que vous restez imaginait-il un jour servir concrètement cette cité ? Était-ce même l’une de vos aspirations profondes ?

Pas du tout. J’ai fait une carrière d’universitaire, classique si je puis dire. J’ai toujours été intéressé à l’intérieur de l’Université par des fonctions qui me permettaient de ne pas seulement me consacrer à mon travail d’enseignant et de chercheur, mais de participer à l’institution. Je me suis un peu occupé de la politique documentaire et des bibliothèques à l’Université Marc Bloch et, de fil en aiguille, je suis devenu le président de cette Université pendant quelques années. Mais je n’avais pas l’intention de sauter le pas et d’avoir une responsabilité politique. Ça s’est fait de façon non programmée, même si j’avais pris des engagements politiques à un certain moment, comme la co-présidence au comité de soutien à Catherine Trautmann en 2001, sans succès. Après, je suis parti en Afrique.

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Quand je suis revenu, je supposais que j’allais plus me consacrer à mon travail de professeur à l’Université ou à des projets d’écriture, mais on a pensé à moi pour cette liste et les choses se sont faites ainsi. Aujourd’hui, je ne m’identifie pas forcément à l’homme politique, mais je trouve bien qu’on sollicite des gens issus de la « société civile », comme on dit, pour des responsabilités de ce type.

Trouvez-vous l’équilibre entre vos diverses activités ?
Oui, je garde ma fonction d’enseignant avec des horaires adaptés. Pour la recherche en revanche, c’est un peu plus compliqué.


Walter Benjamin, une figure à laquelle vous êtes attaché, nous avisait dramatiquement des dérives de la culture officielle. Aujourd’hui, dans votre nouvelle fonction, que retenez-vous de sa mise en garde ?
Vous faites allusion à des textes publiés dans les années 30 au moment de l’arrivée au pouvoir des Nazis en Allemagne. Je dirai que le contexte n’est même plus comparable, parce que le problème n’est plus principalement de ce qu’il appelle l’« esthétisation du politique ».

Mais ces dérives restent possibles…
Oui, naturellement, il faut rester très vigilant. Ce qui me nourrit toujours chez lui, ça n’est pas forcément ce qu’il évoque de la relation entre art et politique, mais c’est une certaine conception du temps, un temps qui n’est pas monolithique, un temps qui est ouvert. En politique, il y a un poids institutionnel qui fait qu’il est difficile de mettre tout cela en actes, mais ce que le politique pourrait tenter de préserver dans l’activité culturelle et artistique, c’est cette possibilité-là de manier le temps de façons — au pluriel — très différentes, sans voir le temps comme une continuité ou une linéarité inexorable. Il y a des retours et des boucles possibles, et c’est finalement quand on met tout cela ensemble qu’on obtient une vie culturelle très riche.

Propos recueillis par Emmanuel Abela
Photos : Pascal Bastien

Daniel Payot en quelques dates :

2 mai 1952 : naissance
1974 : arrivée à Strasbourg
1976 : agrégation de philosophie
1979 : entrée à l’université comme assistant ; carrière universitaire (maître de conférences, puis professeur), publication d’articles et de plusieurs livres, missions d’enseignement à l’étranger (en particulier en Afrique), responsabilités diverses (directeur de département, d’UFR, responsable de la politique de documentation), coordonnateur pour l’Université du projet Transeuropéennes d’échanges entre étudiants du monde balkanique…) ; parallèlement, engagement dans quelques associations culturelles (vice-président d’Articulation Théâtre, président d’Exp’ose, installation de galeries d’art dans les prisons de l’Est de la France, etc.)
1998-2002 : président de l’Université Marc Bloch
2003-2007 : détaché au ministère des Affaires étrangères sur un poste de chef de projet de la coopération française (appui à l’enseignement supérieur du Burkina Faso).
2008 : adjoint au maire à l’action culturelle de la Ville de Strasbourg.

Dernier ouvrage : Déroutements, Coll. Esthétiques, L’Harmattan

Cette interview de Daniel Payot a été publiée dans le numéro zéro de Zut !, décembre 2008
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