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Keziah Jones, les liens qui nous unissent au monde

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Keziah Jones est un félin. Attentif et combatif, ce virtuose de la guitare bluefunk ouvre sa conscience à un monde qu’il observe avec une grande lucidité. Loin de tout pessimisme, il nous livre les clés de son œuvre et de sa vision des choses dans le cadre d'un bel entretien.


Le titre de votre dernier album, Nigerian Wood, semble être un clin d'oeil au Norwegian Wood des Beatles. Il est vrai que votre musique, empreinte de bluefunk et d'afro-beat, reflète également des influences pop...

Oui bien sûr, et c'est surtout depuis mon dernier album, Black Orpheus, que je me suis tourné vers une structure mélodique plus pop. En fait, c'est depuis cet album que je l'assume pleinement. Auparavant, je ne me l'autorisais pas en tant que musicien. Je n'y voyais aucun défi, ça me semblait trop superficiel. Mais si tu parviens à composer une chanson pop avec un message, le pari est gagné, et l'équilibre est parfait. C'est ce que j'essaie d'atteindre depuis Black Orpheus.

flux4_keziahjones_webvisu2.jpg   Dans votre dernier album, vous avez évoqué le fait d'être africain à New York. Cela fait 5 ans que vous vous êtes installé dans cette ville. Cette installation a-t-elle été aisée pour vous ?
Oh non, les débuts ont même été difficiles. Je ne connaissais personne à part ma petite amie, qui vivait là-bas. Je m'y suis installé pour la rejoindre et je me sentais vraiment seul. Mais peu à peu, je me suis connecté au milieu musical et artistique de Brooklyn. J'ai fait des rencontres et je me suis intégré. Le fait d'être africain à Brooklyn n'étais pas forcément évident. Brooklyn est un lieu typiquement afro-américain, mais pas africain. Moi le nigérian, avec mon accent anglais, j'y ai vraiment fait figure d'OVNI au début. Mais ce décalage s'est estompé peu à peu, grâce à ma musique qui a été reconnue là-bas. Et je dois avouer que j'ai trouvé à New York un entourage qui m'a bien plus soutenu qu'à Londres par exemple. À Londres, la communauté musicale est finalement assez restreinte, tandis qu'à New York, il y a une vraie place pour la musique noire, dans toutes ses expressions, le funk, le punk, le rock, le hip hop, le jazz, la musique expérimentale... À New York, je me sens l'un des nombreux membres d'une communauté musicale. 

Vous résidez tout près d'artistes comme les Antibalas ou Saul Williams. Avez-vous eu l'occasion de les rencontrer ? Ou de collaborer avec eux ?
J'ai eu l'occasion de rencontrer les Antibalas à plusieurs reprises, nous avons envie de collaborer, mais bien qu'on en ait discuté, ça ne s'est pas encore fait. Ils aiment African Spacecraft, et ils aimeraient reprendre la chanson. Ça se fera peut-être un jour. De toute façon, je les connais depuis des années, surtout le leader, Martin Perna. On a eu quelques rendez-vous manqués parce que j'étais en tournée, notamment un projet de théâtre sur Fela, mais nous sommes toujours en contact.
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Pouvez-vous nous parler de la genèse de Nigerian Wood ?
C'est une longue histoire ! En fait, je travaillais sur un autre album que j'avais terminé, j'étais même sur le point de le mixer, et j'ai décidé au dernier moment de tout réécrire. Nigerian Wood a été enregistré à New York et LA. La partie new yorkaise a été enregistrée dans les studios Electric Ladyland à Manhattan. Toute cette expérience était spirituellement très intense. D'enregistrer à Electric Ladyland à New York, c’était quelque chose d’extraordinaire pour moi. Tant d'albums mythiques y ont été produits. Dans un endroit historique comme celui-ci je me sentais l'obligation de me dépasser. J'avais la pression ! À LA, l'ambiance était plus détendue, même si on travaillé dur. Nous avons enregistré dans les studios de notre producteur Karriem Riggins, un batteur de jazz génial, qui fait également des beats hip hop, et qui produit Erikah Badu. Donc un univers avec lequel je n'étais pas du tout familier. On avait tout à découvrir l'un de l'autre, il m'a introduit dans ce monde et dans le monde des batteurs de jazz, et moi je lui ai expliqué mon jeu de guitare. Et c'est Karriem qui a apporté la tonalité finale à l'album.

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  "Je suis yoruba dans ma rythmique, les Yorubas sont connus pour leur sens du rythme et pour la beauté de leur tradition orale, leur poésie. En fait ce qui est le plus nigérian dans ma musique, c'est mon jeu de guitare."

Qu'y a-t-il de spécifiquement nigérian dans votre musique ?

C'est mon 5ème album, et depuis le début je parle toujours du Nigeria. Si on évoque le Nigeria, il faut parler de Fela, c'est indispensable, c'est de lui dont je m'inspire.  Même si ma musique s'inspire du blues, du funk et du jazz, c'est une musique africaine post-coloniale. J'utilise tous les moyens mis à ma disposition, tous les genres musicaux pour parler de ma situation de citoyen africain issu du post-colonialisme. Mon influence africaine est dans les paroles, dans l'Afrique elle-même. On peut dire de moi que je suis noir, africain, nigérian et yoruba. Je suis tout cela à la fois… Je suis yoruba dans ma rythmique, les Yoruba sont connus pour leur sens du rythme et pour la beauté de leur tradition orale, leur poésie. Je suis nigérian quand je parle de la vie urbaine, de l'attitude qu'on a dans une grande ville, moi j'ai une attitude nigériane, canaille, arrogante et sûre de moi. Je suis africain dans ma musique quand je parle de la question noire dans le monde. Et on peut remarquer que je suis noir à mon excellente maîtrise de la langue anglaise — rire canaille-nigérian-sexy-félin* — eh oui j'ai fait mes études en Angleterre. En fait ce qui est le plus nigérian dans ma musique, c'est mon jeu de guitare.

Y a-t-il des hommages à Fela dans votre album ?
Oui évidemment, notamment dans Pimpin' et In love forever, ou je fais un clin d'oeil musical. Fela est l'architecte de l'afro-beat. Toute ma musique et toutes les paroles que j'écris sont inspirées de Fela. Ce que je tente de faire aujourd'hui, lui l'a déjà accompli, il y a très longtemps. C'est lui qui a rendu la musique africaine accessible au monde entier, en lui ajoutant des accents funk et jazz, mais sans rien perdre de son essence originelle. Vous savez moi je suis né après l'Indépendance, dans un contexte relativement optimiste, moins militant. Je pouvais déjà analyser tout ce qu'à fait Fela, et ne pas reproduire certaines de ses erreurs.

Vous l'avez rencontré en 1996. Comment s'est passé la rencontre ?
J'avais un ami qui travaillait dans un magazine et publiait un numéro spécial Fela, et il m'a demandé de le contacter. Il se trouve que je connaissais le manager de Fela. Fela ne voyait personne à ce moment là, il était malade et vivait reclus. Je pense qu'il a accepté la rencontre parce que j'étais nigérian. Pour lui je n'ai pas été un journaliste, mais une personne qu'il devait rencontrer, il croit au destin et il a pensé que cette rencontre devait avoir lieu. Notre conversation a été très intense, j'avais beaucoup de questions à lui poser, mais j'ai seulement pu lui en poser deux et il m'a répondu pendant 3 heures, en faisant des digressions terribles sur le cinéma, les femmes, la politique, les OVNIS, etc... Il était très heureux de pouvoir parler avec moi, en anglais pidgin et en yoruba, c'est aussi l'une des raisons pour lesquelles la conversation est partie dans tous les sens. Il a peut-être pu exprimer avec moi des éléments de sa pensée dont la saveur serait passée à la trappe avec quelqu'un d'autre.
De plus, il était très drôle, je pense que cela transparaît dans l'entretien. Je ne lui connaissais pas ce trait de caractère. Je connaissais Fela le militant, le combattant, mais j'ai découvert une personne pleine d'humour, dotée d'un sens de l'auto-dérision irrésistible. Après cette rencontre, j'ai complètement repensé ma musique, j'ai fait Black Orpheus, et c'est là que j'ai pris un tour plus populaire, je me suis mis à faire de la pop africaine. Je me suis demandé : « Où Fela s'est-il planté ? » Chaque titre dure 15 minutes, il ne parle que de colonialisme ; les noirs sont toujours les gentils et les blancs toujours les méchants, et il évoque toujours le passé comme l'âge d'or. La République de Kalakuta partait d'un super concept, mais tout est parti en vrille, et il faut dire que les habitants faisaient parfois peur. Plein de choses ont failli se passer avec lui, politiquement et musicalement , mais il a toujours refusé le compromis et ça a gâché plein de choses. Il était d'une génération beaucoup plus intransigeante, avec laquelle je ne me sens pas en phase. J'ai beaucoup réfléchi à cela pour redéfinir mon attitude par rapport à la musique.

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Que pensez-vous de la nouvelle génération d'artistes nigérians comme Nneka, Ayo, Asa...
J'étais avec Asa au Bataclan hier soir [Le 23 septembre, ndlr], j'ai chanté un titre avec elle. Je la trouve formidable, et pas seulement à cause de sa voix exceptionnelle. Elle a une manière de réinterpréter la musique traditionnelle de manière très moderne. Elle réinvente la poésie orale yoruba, c'est très intéressant. Je n'ai pas rencontré Nneka, mais j'aime beaucoup son album qui parle de la région du delta, elle a un discours politique qui est intéressant. J'aime également beaucoup Ayo...
Toutes ces filles qui parlent du Nigeria avec leur guitare acoustique, c'est génial ! Quand j'ai débuté, j'étais tout seul. Ça doit être super pour elles d'être toutes issues de la même génération, j'aurais adoré ça à mes débuts, mais moi j’étais seul. Elles sont la voix de la jeune génération nigériane, c'est super et c'est très révélateur que ce soient des femmes qui incarnent cette génération.

Vous êtes végétarien. Avez-vous un message à faire passer concernant l'environnement ?
Oui je suis même végétalien. Dans mon album un des titres, Unintended consequences, évoque les problèmes environnementaux. J'en parle d'un point de vue religieux. La manière dont nous détruisons notre planète a déjà été décrite dans d'anciens oracles yoruba. Et nous n'y prêtons pas attention alors que les anciens nous ont prévenus. Si j'ai un message à faire passer par rapport ça, c'est que les individus seuls ne peuvent pas inverser le processus, il faut des actes forts de la part des industries, des politiques, des nations, à l’échelle mondiale. C'est bien d'avoir une conscience écologique, de consommer moins, de recycler, etc... mais à une échelle individuelle, ça ne change rien. Si tout un pays ne s'y met pas, et si les plus grands pollueurs que sont les industries, ne donnent pas l'exemple, rien ne changera. Et la situation ne risque pas d'évoluer car trop d'intérêts économiques sont en jeu. C'est très alarmant. Il n'y a aucune solution à moins d'une élévation spirituelle globale. En tant que musicien je suis idéaliste. Je pense que rien ne peut évoluer sans que le monde n'élève son niveau de conscience, que je trouve actuellement très bas. J'ai fait un pas en arrêtant de consommer des protéines animales, mais tout le monde devrait s'interroger sur sa consommation d'aliments produits de manière industrielle, et des conséquences de cette consommation sur l'environnement. Pour moi être végétalien, ce n'est pas seulement un mode alimentaire, c'est un mode de vie, une manière de repenser les liens qui nous unissent au monde. Si je peux éveiller la conscience du public par ma position d'artiste, eh bien je fais passer ce message : « arrêtez de consommer des animaux, devenez végétaliens, réfléchissez à votre manière de traiter les animaux et les humains, les êtres vivants en général. » C'est un bon point de départ, c'est le mien en tout cas.

Propos recueillis par Emmanuel Abela, Loli Deparis et Olivier Legras le 24 septembre dans les locaux de Top Music, avant son show-case à la Fnac / Traduction : Miss Alpha / Photos : Olivier Legras / Illustration : Audrey Canalès

Dernier album : Nigerian Wood, Because Music

En concert le 31 octobre à La Laiterie, rue du Hohwald à Strasbourg.

*la traductrice s'emballe, la voix est trop sexy


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  Keziah Jones, en concert acoustique au forum de la Fnac de Strasbourg, le 24 septembre dernier, devant un parterre de fans acquis à sa cause."

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