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Musica, journal de bord du flux-festivalier

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Tout au long de Musica, Kévin Jost livre pour le flux son journal de bord d’un festivalier assidu. Au programme, comptes-rendus, impressions, rencontres, histoire de nous faire vivre de l’intérieur, l’édition anniversaire des 25 ans du festival international des musiques d’aujourd’hui.


4.10.08 (le soir)

Il sera dit que le double du flux-festivalier n’aime pas jouer les doublures, alors il remet ça. Il partage le privilège de ceux qui ont leur place pour le concert de clôture de cette édition 2008 de Musica : un concert d’Alain Bashung au Palais des Fêtes, à Strasbourg. On ne peut rêver plus belle affiche.

Il peut avouer qu’il n’y allait pas de gaieté de cœur, le double… Ce concert, il a failli le bouder, pour la simple raison que les circonstances ne lui semblaient guère favorables. À entendre son entourage lui répéter que c’était peut-être « la dernière occasion de le voir » le conduisait à penser qu’il ne souhaitait pas participer à cette cérémonie des adieux. Non, il est comme ça, le double, rebelle à toute forme de rituel. Et puis, il ne se sera fallu que d’une belle opportunité — un ami qui achetait sa place, à la fnac — pour qu'il achète la sienne à son tour et se dise qu’il irait, sans penser à une éventuelle dernière fois.

Et pourtant, dès les premiers instants, le double d’un soir ne put s’empêcher de penser à cette dernière fois. L’émotion manifeste d’Alain Bashung, sensiblement touché par l’accueil enthousiaste qui lui était réservé, lui signifiait clairement que lui aussi y pensait et même qu’il y pensait plus que quiconque.

À son arrivée, le grand monsieur annonce quelques chansons que le public connaît déjà et de nouvelles chansons aussi, dont la toute première, « une chanson… fleuve », Comme un lego. D’emblée, le ton est donné. Le propos sera dense, placé sous le signe d’un répertoire qui trouve toute sa cohérence au fil de l’instant : les morceaux du dernier album, Bleu Pétrole se mêlent à ceux d’un autre chef d’œuvre, Fantaisie Militaire, tous deux constituant à dix ans d’intervalle un étrange diptyque qui explore les tréfonds du désir inassouvi. D’autres titres plus anciens, comme Volontaire — sur le mythique Play Blessures —, hommage au maître Serge Gainsbourg, auteur des paroles de la chanson, ou Légère Éclaircie, sur Novice, viennent signifier aux plus jeunes de l’assistance que cette histoire a connu d’autres moments de fulgurances.

Après, il y a eu ces quelques reprises, dont le sublime Everybody’s Talking de Fred Neil, popularisé par Harry Nilsson dans la BO de Midnight CowboyMacadam Cowboy, pour la France —, un refrain qui lui trotte dans la tête depuis toujours et qu’il souhaitait partager avec nous ; et de nous rappeler que la vie d’un chanteur rock commence souvent par « How many roads must a man walk down / Before you call him a man? / Yes, 'n' how many seas must a white dove sail / Before she sleeps in the sand? / Yes, 'n' how many times must the cannon balls fly / Before they're forever banned? / The answer, my friend, is blowin' in the wind / The answer is blowin' in the wind » de Bob Dylan, avant d’attaquer, rageur, un Osez Joséphine enlevé, pour le plus grand plaisir de l’assistance. Osez Joséphine, l’un de ses classiques, au même titre que La Nuit je mens, Madame Rêve — à la force suggestive inaltérée — ou Vertige de l’Amour, dont il ponctue avec beaucoup de plaisir un set ambitieux et élégant, exécuté avec des musiciens sobres, présents et en même temps prêts à s’effacer, comme pour laisser s’imposer une voix demeurée intacte, touchante de précision.

Et puis, il y a eu ces derniers instants. Second rappel : Alain revient seul, avec sa guitare acoustique. Il interprète le morceau final de Fantaisie Militaire, Angora.

Angora, montre-moi d’où vient la vie
Où vont les vaisseaux maudits
Sois la soie
Sois encore à moi


À la fin, il mesure l’impact solennel de ce morceau, qui sonne comme une conclusion possible. On le sait, derrière ses lunettes noires, il pleure. Dans l’assistance, des spectateurs pleurent eux aussi. On ne saura jamais si c’était prévu ou pas, mais Alain entame sa reprise de Nights in White Satin des Moody Blues. On sait l’importance des reprises dans son répertoire, mais là le refrain « I love you / Yes, I love you / Oh, how I love you » trouve des destinataires clairement identifiés, et chacun dans le public le reçoit comme s’il en était le destinataire privilégié. C’est ça la force des grands artistes, destiner au plus grand nombre un message d’amour, tout en le susurrant à l’oreille de chacun.

L'instant du départ... Jean Cocteau écrivait dans la scène finale des Enfants Terribles :

« Entends-tu la sonnette des adieux ? »


Nous, on a beau faire, mais on ne souhaite pas l’entendre. Alain, nous aussi on t’aime sincèrement.
Pour ce que tu nous as livré hier avec majesté comme leçon de vie, on te dit : merci, et à très bientôt… (E.A.)

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Photo : Nicolas Schuster

4.10.08 (l'après-midi)

Pour le flux-festivalier, le vrai, le seul, l'unique (même si son double est un excellent ersatz), le festival se termine où il a commencé. Tout dans la vie fonctionne par cycle. On tourne un peu en rond. Retour donc à l'auditorium de France 3. Depuis le 20 septembre beaucoup de choses ont changé. Les filles ont troqué leurs sandales pour des bottes et des écharpes. Le parking est maintenant rempli de feuilles mortes. J'ai abordé cette dernière après-midi d'une manière très étrange.

J'étais heureux que le festival se finisse, car j'ai vu une petite trentaine de concerts en l'espace de deux semaines. Je n'étais pas souvent chez moi, et j'avais peur que ma chère et tendre ne me reconnaisse plus.

J'étais triste aussi, car j'ai pris un plaisir énorme à faire le plein de musique contemporaine, à me prendre en pleine figure un panorama de la création actuelle. J'étais ému, énervé, ennuyé, saoulé, distrait, passionné, exalté... Bref en vie.

Au programme, il y a le concert hommage à Gérard Grisey de l'ensemble strasbourgeois In Extremis à l'occasion du dixième anniversaire de sa disparition. Sans vouloir faire un cours d'histoire de la musique, ce compositeur belfortin était un des plus célèbres représentants de la musique spectrale avec Dufourt, Murail ou le roumain Horaţiu Rădulescu récemment décédé. Oublions donc la mélodie, l'harmonie et toute notion habituelle. Ici, c'est le timbre et la superposition des longues vagues bruitées qui fait le charme et le sel de cette musique.
Je connais déjà cette musique, et je savais donc à quoi m'attendre. Les musiciens d'In Extremis ont interprété de main de maître ces partitions exigeantes.

Il ne me restait à voir qu'un spectacle, mais il ne s'agissait que d'une coda maladroite. Au TNS, je me suis infligé I went to a house, but did not enter, un spectacle catastrophique en tout point. La mise en scène est à mi-chemin entre un mauvais épisode de Derrick et les ressorts comiques de Benny Hill. Les chants ne sont que des psalmodies indigestes. J'aime pourtant beaucoup Heiner Goebbels, mais cette fois-ci la magie n'a pas pris. Pendant le second tableau, j'ai profité d'une interruption liée aux problèmes digestifs d'un interprète pour quitter la salle un peu comme un voleur.

Néanmoins, j'aime toujours autant ce festival, et je n'attends qu'une chose, c'est que ça recommence. Plus qu'une année à attendre... (K.J.)

3.10.08


Et si le flux-festivalier avait un double ? Un double qui prend le relais quand il n’est pas là ? Un double qui s’en fuit parfois à l’entracte de peur d’être vu…

Ce double, on a pu le croiser au TNS, ce vendredi soir. Certains rapportent qu’il a assisté à la représentation — une première française — d’I went to the house but did not enter d’Heiner Goebbels. Les mauvaises langues disent qu’il n’a pas aimé, mais pas aimé du tout — actually, he went to the house, but he wanted to get out… Elles disent même l'avoir vu le double bailler — il aurait même baillé trois fois —, mais rien, heureusement, n’a empêché la fin de la représentation. Mais ce ne sont que des mauvaises langues, n’est-ce pas ? Et puis, qu’en savent-elles, les mauvaises langues ? Que connaissent-elles de sa relation à Heiner Goebbels, un homme pour lequel il a toujours exprimé la plus grande admiration que ce soit au sein de Cassiber ou seul, en tant que compositeur ?

Malgré tout, il est inexcusable, ce double d’un soir.

Que n’a-t-il vu la perfection d’une mise en scène, celle d’Heiner Goebbels lui-même, dont le minimalisme renvoyait aux plus belles réalisations du théâtre de l’absurde ?

Que n’a-t-il décelé dans les extraits de T.S. Eliot, Maurice Blanchot ou Franz Kafka, ces instants de lumières entre nostalgie et désir qui vous changent une vie ? Avec son esprit tordu, il n’y a vu qu’incitation au désespoir, d’une société qui se repaît de sa propre déliquescence.

Que n’a-t-il apprécié la superbe interprétation de l’Hilliard Ensemble, tout en sobriété et gravité, un contre-ténor, deux ténors et un baryton qui, non contents de savoir chanter avec émotion, savent également se transformer en acteurs émérites, sobres, distants et admirables de justesse ?

Et puis, le double du flux-festivalier a des regrets — c’est tout à son honneur, admettez-le —, il s’est réveillé ce matin, la tête pleine des images de la veille. Il se dit que s’il s’est montré spontanément réticent, il lui reste aujourd’hui au fond de lui-même des bribes étranges de ces instants vécus comme dans un rêve — une fois expulsée la part de cauchemar qu'il croyait vivre en direct.

musica_lego.jpg    Exit les souvenirs douloureux de sa position inconfortable, coincé contre la rambarde métallique du troisième niveau.

Exit ce mortel ennui qu’il a partagé avec une partie de l’assistance endormie.

Place au sentiment qui subsiste comme la trace d’un espoir possible.

Place aux images de ces quatre-là, pliant, dépliant des nappes, faisant, défaisant le décor.

Place à la résonnance d’un texte, et quel texte ! Cap au Pire de Beckett, le plus beau des textes qui poursuit le double depuis toujours, comme celui-ci poursuit le flux-festivalier, dans une ronde ininterrompue. « Tout au plus le minime minimum. L’imminimisable minime minimum », une drôle de ritournelle résonne indéfiniment dans sa tête, progressivement relayée par ces quelques mots, absurdes et entêtants, annonciateurs d'émotions à venir :

Comme un lego mais sans mémoire.

C’est signé Gérard Manset, mais c’est Alain Bashung qui la chante ce soir au Palais des Fêtes. Le double reprend sa place, il retourne dans l’ombre. Il espère qu’il aura l’occasion de refaire surface.

(E.A., en double intérimaire)

02.10.2008


Le mois d'octobre commence et Musica se termine...

J'ai croisé à Strasbourg aujourd'hui une Cadillac bleue et six anges. Ils formaient un groupe appelé Neue Vocalsolisten. Tous habillés d'un blanc immaculé, ils nous ont offert une interprétation de qualité de Stimmung de Stockhausen. Clef de voûte de la musique vocale du XXème siècle, cette pièce nous emmène dans un autre monde. Nous sommes là près de la musique de transe avec ces onomatopées scandées de manière lancinante. Je me suis vraiment laissé entraîner par ces caresses sonores en forme de vague, je me suis d'ailleurs surpris à fermer les yeux et me laisser bercer, chose que je fais très rarement car ma curiosité me force à toujours avoir un oeil sur tout. Dommage que le concert n'ait pas eu lieu au Parlement Européen comme c'était prévu sur le programme, car le Palais des Fêtes n'est pas une salle digne de Musica. L'acoustique et le confort sont vraiment déplorables, j'ai eu le malheur de le constater par trois fois pendant la durée de ce festival. Espérons que Jean-Dominique Marco et son équipe soient des lecteurs assidus de flux4, et qu'ils liront ces lignes car je ne suis pas le seul de cette avis.

Samedi, ça sera la fin. Il me restera deux concerts, et puis toute une année à attendre... (K.J.)

30.09.2008

La salle de l'auditorium de la Cité de la Musique et de la Danse était — chose trop rare pour le souligner —, comble pour la pièce de Stefano Gervasoni : Com que Voz. Les derniers arrivés ont même eu l'immense honneur de s'asseoir sur des chaises rajoutées d'urgence dans le haut de la salle. C'est sans doute l'odeur suave et alléchante du fado qui a attiré nombreux les curieux. J'ai, évidemment, croisé les habitués de Musica, ces personnes que je croise à tous les concerts depuis le lancement. D'ailleurs, pour passer le temps avant le début du concert j'ai pris l'habitude de chercher leurs visages dans la foule. Je ne les connais pas, mais leur présence m'est devenu si familière, qu'elle en est presque devenue rassurante. Je ne dois pas pour autant de vous parler du spectacle. Comme vous l'avez déjà compris, il s'agit d'une rencontre entre le fado, ce chanson traditionnel portugais fait de mélancolie et de tristesse, et la musique contemporaine. Malheureusement comme dans la chanson de Trenet, la rencontre ne s'est jamais faite : le soleil et la lune ne pouvant pas être là au même moment. Nous avons donc eu le droit à une juxtaposition de passages chantés par la fadiste Cristina Blanco, et des passages contemporains dont la partie vocal était assuré par l'excellent baryton Frank Wörner. C'est bien la seule chose que l'on peux reprocher à cette pièce. Les arrangements des morceaux de fado étaient ingénieux et leurs apportaient une fraîcheur nouvelle. Les parties contemporaines démontraient toute la science du compositeur dans l'art de mêler habillement les instruments avec une précision d'orfèvre. L'utilisation de l'électronique sur la voix du chanteur était très pertinente, et jamais exagérée ni tapageuse.

Pour résumer cette soirée, je dirai que les pierres de l'édifice étaient fort bien sculptées mais qu'il manquait le ciment pour faire tenir l'oeuvre ensemble. (K.J.)

28.09.2008

4 concerts en 2 jours. Samedi, c'était la journée de l'opéra. Massacre de Wolfgang Mitterer et Passions de Pascal Dusapin. Deux visions différentes de l'opéra. L'une résolument moderne, politisée et ancrée dans la réalité, l'autre onirique, hors du temps, et rattachée à l'origine de l'opéra.

Samedi soir, à la salle Koltès, j'ai pu voir le dernier opéra de Dusapin brillamment servi par Barbara Hannigan et Georg Nigl, tous deux interprètes de grand talent qui ne sont pas que des chanteurs lyriques, mais aussi des comédiens de premier ordre. Pour ce qui est de la musique de Dusapin, malgré l'utilisation intéressante de l'oud, elle a tendance à nous ennuyer quelque peu en utilisant des effets et des procédés très connus, et déjà utilisés des milliers de fois. Il n'y a rien d'étonnant à cela puisque le compositeur revendique ouvertement l'influence direct de Claudio Monteverdi. Avec la volonté de nous emmener dans une méditation sur les affects et les relations de couple, Pascal Dusapin a peut être oublié de nous faire rêver ou réfléchir, chose sans aucun doute essentielle.

Le spectacle de Mitterer est en tout point différente. Il s'agit là d'un opéra résolument contemporain. Spectacle total mêlant avec génie la musique, le chant, la danse, le théâtre, la vidéo. Tiré du Massacre à Paris de Christopher Marlowe, le livret reste néanmoins d'actualité puisque les trahisons et les jeux de pouvoirs peuvent s'appliquer aux plus hautes sphères de nos états qui partent encore à la guerre. Il est de plus en plus rare de voir un compositeur ayant une telle conscience politique. Il n'en délaisse pas pour autant la musique. L'écriture vocale est risquée puisqu'elle force les 5 chanteurs à jouer sur la limite entre le chant et le cri dans le registre sur-aigu. Les 9 musiciens du Remix Ensemble ont mis en avant les accents free-jazz de la partition, tout en étant accompagné à l'électronique par le compositeur en personne. La mise en scène assura le parfait lien entre la période élisabethaine et le public actuel. Un cameraman était placé sur le devant de la scène filmant les chanteurs et la danseuse pour mêler leurs images aux films défilants sur les différents écrans. Il est vrai que cet opéra était difficile à suivre, la violence était partout dans le chant, dans le prestation remarquable de la danseuse Stéfany Ganachaud, et même dans le sujet traité, mais cela ne rend le spectacle que plus humain. Wolfgang Mitterer, presque inconnu jusqu'à là en France, s'impose comme la révélation de ce festival.
Du Mitterer, j'en ai encore eu droit dimanche. Tout d'abord avec son récital pour orgue, puisque l'animal a la bonne manie de perpétuer la tradition du compositeur/interprète. Au programme du Jean-Sebastien Bach (quand on fait de l'orgue on est obligé de jouer une de ces pièces) suivi de Volumina de Ligeti et mixture V de sa propre composition. Ce qui est étrange dans un récital d'orgue, c'est que l'on ne voit pas le musicien qui joue. Nous sommes face à la musique elle-même et cette expérience est très crue, il suffit pour s'en convaincre de voir les tentatives répétées et infructueuses du public se retournant jusqu'à se faire un torticolis pour tenter de mettre un visage, un geste sur la musique que l'on entendait. La blancheur et le dépouillement de l'église du Bouclier contribua aussi pleinement à ce recueillement musical forcé. Cet absence fut néanmoins salutaire pour apprécier pleinement les deux pièces contemporaines puisqu'elles nous font découvrir des sonorités inimaginables à l'orgue, et qui n'ont rien à envier aux synthés Moog et autres bêtes de studio actuelles.

Pour finir un concert que j'attendais beaucoup c'est celui de l'Ensemble Remix dirigé par Peter Rundel et dont la thématique principale était les liens entre le rock et la musique contemporaine. Pour être franc ce concert m'a un peu déçu. Restless Feeling de David Horne reste très proche de l'esprit du Velvet Underground, mais la musique nous laisse tiède, il y a aucune prise de risque, aucune surprise. Interstellar Overdrive Remix de Vitor Rua était un peu un sandwich sans saveur alternant entre de la musique rock qui nous faisait penser à un arrangement pour une harmonie de village et des grappes sonores qui nous font penser à Webern. J'attendais avec impatience les deux pièces suivantes pour rattraper ce début mitigé. Malheureusement, l'acoustique du Palais des Fêtes et le mixage mettant trop en avant la basse a desservi la magnifique pièce de Fausto Romitelli Professor Bad Trip : lesson III. Encore une fois, c'est Wolfgang Mitterer qui est venu à la rescousse de ma soirée en accompagnant à l'électronique les musiciens pour la première française de son oeuvre go next, qui mélange savamment l'électronique et l'acoustique. J'étais perdu et charmé devant cette masse sonore sortie de l'imagination du colosse autrichien. (K.J.)

25.09.2008

Parfois suivre le festival Musica requiert une très bonne condition physique comme c'était le cas jeudi soir. Pour commencer, il m'a fallu courir pour attraper le premier concert de 18 heures à la Cité de la Musique et de la Danse. Des élèves de piano du conservatoire, et des oeuvres pédagogiques de grands compositeur du XXème siècle. Au programme Boulez, Dusapin, Aperghis ou Fedele entre autres. Nous étions pourtant très loin du concert de fin d'année où des parents émus filment les premiers exploits souvent maladroits de leur progénitures. La qualité de la prestation de ces jeunes pianistes n'a rien à envier avec celle de leurs plus grands aînés.

Pour le concert de l'ensemble Linéa, les choses étaient beaucoup plus compliquées. Tout d'abord, j'avais décidé de rentrer manger chez moi, car comme toute athlète de haut-niveau, j'avais à faire le plein de féculents, et de protéines — au passage, merci mon amour pour ton basilic à l'omelette, c'était très bon... Finalement, je n'étais pas en avance pour arriver à 20h28, c'est à dire 2 minutes avant le début du concert au Palais des Congrès. Le seul problème, c'est que le concert avait lieu au Palais des Fêtes. Troisième sprint de la journée, j'ai raté la première pièce du récital, qui ne devait pas être passionnante car en arrivant au changement de plateau j'ai trouvé ma voisine dans les bras de Morphée... J'ai pu néanmoins profiter des deux pièces de Peter Eötvös, et Constructa de Valerio Sannicandro. Octet Plus m'a vraiment séduit par son langage musical très dépouillé, et par la prestation remarquable de la soprano canadienne Barbara Hannigan, qui a mis les textes de Samuel Beckett en valeur avec une grande sincérité. Comme bien souvent pour les concerts, celui-ci finit en retard et j'ai eu le droit de courir à nouveau pour arriver à l'heure au dernier concert de la journée à l'auditorium France 3. J'ai fait le chemin en 7 minutes à pied, ce qui constitue selon l'ouvreuse un nouveau record d'Alsace pour un journaliste ayant le rhume.

Rassurez-vous, je n'ai pas fait tous ces efforts en vain, car le spectacle de Karbido, sobrement intitulé The Table est le spectacle qu'il ne fallait pas rater pendant cette édition. Ovni musical venu d'une planète, quatre extra-terrestre venus de Pologne nous ont emmené dans un univers onirique à partir d'une table. Toute la salle est restée béate d'admiration pendant une heure. D'ailleurs, beaucoup de messieurs ont tourné autour de la table pour essayer de comprendre le fonctionnement de la chose, et pourquoi pas essayer de fabriquer une machine similaire avec la table qu'ils ont récupérée chez mémé. Au-delà, du travail de lutherie effectué, les quatre musiciens ont su construire des ambiances différentes avec trois fois rien. Oppressant, aquatique, déchaîné, joyeux, ou tout simplement poétique, nous sommes passés par tous les états à travers les couleurs sonores créées par ces sculpteurs de sons.

Avec cette journée de folie, ne me dites pas que je ne me donne pas à fond pour vous, lecteurs assidus du flux... (K.J.)

23.09.2008

Pas de festival pour moi aujourd'hui. pour gagner ma vie je suis contraint de surveiller 34 rugbymen et 4 marins à Molsheim. Pour permettre dès l'an prochain de voir tous les concerts du festival, je vous invite à envoyer vos dons à flux4. Je passerai également à la sortie des prochains concerts jeudi avec un chapeau. A votre bon coeur, m'sieurs dames. (K.J.)

22.09.2008

La recette d'une bonne soirée n'est pas très compliquée : une jolie jeune fille qui vous offre le journal, les textes de Franz Kafka (dont le fameux Procès est mon livre de chevet), la musique de György Kurtàg, et la mise en scène d'Antoine Gindt. Premier spectacle du festival, le public était à la fois dérouté par les lignes très épurés du décor, mais aussi charmé par la richesse du jeu de la soprano et de la violoniste. Le terme de jeu est, ici, tout à fait approprié puisque malgré la gravité des textes on a ressenti une réelle complicité entre Salomé Karmer et Carolin Widmann. Kafka Fragmente est le type de concert dont je n'attendais pas grand chose mais qui, finalement, m'a charmé, ému et bouleversé. Des soirées comme ça, j'en veux encore. (K.J.)

21.09.2008


Pour moi, le festival a commencé lors du concert numéro 2. Rassurez-vous mes parents m'ont signé un mot d'excuse, car j'étais contraint et forcé de sécher le premier samedi de la jeune création européenne en raison de mes obligations professionnelles. La première chose que j'ai constatée en arrivant c'est que les spectateurs de Musica aiment lire, que ce soit le programme du concert ou le journal qui leur a été gracieusement offert-là à l'entrée de l'auditorium de France 3. Deuxième constatation, c'est que ces mêmes spectateurs aiment manger des bonbons avec ce plaisir très pervers qui consiste à les déballer le plus discrètement possible, et ainsi repousser au maximum le moment fatidique de la dégustation.

Pour être tout à fait honnête, je suis allé voir ce concert principalement pour Klang de Stockhausen, ne connaissant que très le peu le compositeur allemand Enno Poppe. Je ne pouvais qu'être agréablement surpris par ces oeuvres.

petit aparté : je commence à écrire ce texte dans le froid devant la salle Erasme et je viens juste de voir passer le sosie de Sean Lennon, célèbre fils de son père.

Revenons à nos bonbons, quand j'étais enfant, j'aimais particulièrement tout ce qui était doux et sucré, c'est seulement avec l'âge que j'ai appris à apprécier l'amer et l'âpre. Il en va de même pour la musique contemporaine. Gelöschte Lieder fait partie de ces oeuvres pour lesquels il faut un peu de bouteille pour les apprécier complètement. Poppe, grâce à une écriture très pure, mêle les timbres des instruments pour former une masse sonore qui nous surprend par ses odeurs piquantes. On se prête au jeu de fermer les yeux pour se lancer surprendre à essayer de deviner quel instrument joue. J'ai perdu bien souvent avec un plaisir non dissimulé.

Pour poursuivre cet apéritif musical, nous avons eu le droit à la première française de Trauben, qui fait la part belle à la volupté et à l'acidité des glissandi du violon et du violoncelle encadré par un pianiste battant une mesure ivre avec ses accords martelés. La septième heure de Klang fit office donc de cerise sur le gâteau pour ce concert de fin d'après-midi riche en émotions. Issue du dernier cycle inachevé de Stock', elle nous montre un visage profondément humain et apaisé de son compositeur.

L'ambiance était toute autre pour le vrai concert d'ouverture. Les spectateurs ont sorti leurs plus belles toilettes, chose que je trouve assez amusante car ce n'est pas parce que l'on est en costard que l'on a les oreilles plus propres. Tout le gratin culturo-institutionnel était présent pour apprécier le concert selon les plus naïfs, ou pour se faire voir pour les autres. Après un hommage à Maurizio Kagel, mort cette semaine, nous sommes entrés dans le vif du sujet avec Extenso Solo N°2 donné en présence du compositeur Pascal Dusapin et qui permit de mettre en avant le brillant pupitre des percussions de l'orchestre de Liège.

Vertigo du strasbourgeois Christophe Bertrand fut unanimement salué par le public. Pour ma part, j'ai eu beaucoup de mal à rentrer dans ce double concerto pour piano. J'étais subjugué par Mana lors de sa représentation l'an dernier, mais là j'ai eu l'impression que Christophe Bertrand souffre du syndrome du jeune compositeur voulant prouver toute la maîtrise qu'il a de l'orchestre.

Bien entendu le public attendait avec impatience Gruppen. Deux scènes supplémentaires étaient spécialement montées dans la salle Erasme pour l'occasion. Nous étions bien loin du cadre extraordinaire des ateliers SNCF, mais la magie opéra très rapidement. Le public balança la tête de droite à gauche comme s'il était à Roland Garros au gré des entrées successives des cuivres, ou des attaques des cordes. Il était aussi délectable de voir les trois chefs d'orchestre — Pascal Rophé, Jean Deroyer, et Lukas Vis — se faire des signes et des clins d'oeil pour ne pas se perdre dans cette partition extrêmement complexe. J'ai vraiment apprécié cette version, même si mes voisines auraient pu s'abstenir de disserter sur les fesses du percussionniste à voix haute.

Le groupe Stereolab n'a vraiment pas tort en disant que La Transfiguration de Messiaen pouvait faire croire en Dieu. Moi, qui ne suis pas un enfant de chœur, j'ai pris le temps un dimanche, jour du seigneur, d'aller voir un concert où on louait le Seigneur Jesus Christ. Je me confesse : j'ai aimé ça. J'ai même eu envie d'aller brûler un cierge à la Cathédrale pour expier mes 23 années vécues dans le pêché. Il est vrai que les 200 musiciens et choristes de l'Orchestre Philharmonique et du Grand Choeur de la Radio Néerlandaise (après le concert d'ouverture, Musica continue dans les orchestres du Bénélux) dirigés par Reinbert de Leeuw ont produit une musique à damner tous les saints. Le public ne s'y est pas trompé et a acclamé les exécutants et les 7 solistes pendant une dizaine de minutes. Les interprétations de cette qualité sont rares, et nous sommes vraiment gâtés à Strasbourg. (K.J.)

20.09.2008

Ce matin dans le train qui me ramenait à Strasbourg après une longue nuit de travail il y avait : un coiffeur avec des ongles roses et bleues, un cadre dynamique qui écoutait Tokyo Hôtel sur son iPod tout en murmurant les paroles à mon oreille, une secrétaire de direction qui consultait un catalogue de jardinage imaginant ces plates-bandes refleuries au printemps, et un professeur de français qui préparait son cours sur Rabelais dans mon dos — chose qui soit dit en passant n'est pas très élégante.

Malgré cet inventaire digne de Prévert et autres poètes surréalistes, mon esprit n'était occupé qu'à une seule chose : trouver un angle d'approche pour présenter le Festival Musica. Bien entendu, je pourrais vous parler des oeuvres qui seront présentées, des concerts qui seront données, des compositeurs qui seront présents, mais toutes ces informations-là vous les trouverez sur le site du festival (www.festival-musica.org) ou dans les programmes qui fleurissent actuellement dans tout Strasbourg. À travers ce journal de bord que je tiendrai quotidiennement, je souhaite avant tout vous faire partager mes émotions et mes impressions ; et pourquoi pas vous refiler le virus de la musique contemporaine et vous donner envie de pousser la porte d'un des nombreux concerts.
 
Pour ma part, je vais profiter de ces quinze jours un maximum en essayant d'aller voir presque tous les concerts. Cela commence samedi avec le concert d'ouverture avec un programme qui ne peut que séduire les connaisseurs et les habitués de Musica. L'orchestre Philharmonique de Liège Wallonie-Bruxelles — par les temps qui courent la précision est importante — donnera un concert donnant le La à tout le festival. 3 oeuvres, 3 compositeurs, 3 générations et même 3 orchestres sur scène pour finir. Nous pourrons entendre d'abord Extenso solo N°2 de Pascal Dusapin, qui est un compositeur habitué du festival puisqu'il est donné régulièrement depuis vingt ans. Vertigo de Christophe Bertrand représente, pour sa part, la nouvelle génération et le vent de fraîcheur qui souffle sur le festival cette année. Pour clore ce concert en beauté, nous aurons le droit à une oeuvre magistrale et légendaire de la musique contemporaine : Gruppen de Stockhausen, une œuvre considérée par beaucoup comme un chef d'oeuvre du XXème siècle, une œuvre qui ne peut laisser indifférent, et pour cause elle a été composé pour 3 orchestres. D'un point de visuel, je vous laisse imaginer la masse imposante des musiciens présents sur les 3 scènes, puisque deux scènes seront spécialement installées dans le Palais des Congrès. Pour rajouter à la complexité de la mise en place, les 3 orchestres sont dirigés par 3 chefs d'orchestres différents. À partir de là, Stock' nous emmène dans un univers déstabilisant, fait de déphasage rythmique, de nappes sonores envoûtantes. La dernière représentation de cette oeuvre à Musica date de 1989, et a marqué les esprits des mélomanes puisqu'elle fut donnée dans les ateliers TGV à Bischheim. Il serait vraiment dommage d'attendre encore dix-neuf années avant de revoir cette pièce maîtresse d'un des compositeurs les plus importants du siècle passé. Moi, je n'ai qu'une envie, c'est que ça commence enfin. (K.J.)

 flux4_stockhausen.jpg   "Avec Gruppen, Karlheinz Stockhausen nous emmène dans un univers déstabilisant, fait de déphasage rythmique, de nappes sonores envoûtantes."