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Wire, ou l’obligation intime de l’art

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De tous les groupes post-punk de la fin des seventies, Wire reste l’un des plus influents auprès de la jeune génération d’artistes britanniques. Il reste l’un des plus actifs aussi et son dernier album, le séduisant Object 47 qui renoue avec le son historique, prouve que cette obligation intime de la création continue d’alimenter l’urgence pop d’un groupe toujours aussi indispensable. Échange nourri avec Colin Newman et Graham Lewis.

Pour notre plus grand plaisir, on retrouve sur Object 47, un son qui rappelle celui vos albums classiques de Wire. Etait-ce un défi pour vous de retrouver le même esprit ?
Colin Newman : Oh c'était une évidence, il ne manquait qu'un des membres originaux du groupe, vous savez, Bruce [Gilbert, l’un des guitaristes, ndlr], et lorsque nous avons commencé à évoquer ce projet avec Graham [Lewis, le bassiste historique], c'est précisément ce dont nous avions envie. Nous voulions des mélodies, de la couleur, et une continuité par rapport au son d’époque. Pendant l’enregistrement, nous avons maintenu ce cap.

Cet album est beaucoup moins violent que vos précédents Eps, il est plus mélodique...
C.N. : Il n'a précisément rien avoir, les EPs et l'album précédent ont été conçus à des moments et dans des états d'esprit tout à fait différents. Il est vrai que le son était beaucoup plus brutal, agressif même, c'était même délibéré. Le public nous attendait plutôt sur des rythmes plus lents, et nous avons voulu montrer autre chose. En s'intéressant au contexte, le rock était dans une phase très agressive, on était à nouveau en pleine émergence du son garage. Maintenant un groupe de rock n'a plus à passer par là, ça a déjà été fait, et depuis suffisamment longtemps, si vous voulez mon avis. Maintenant nous pouvons continuer à nous exprimer, différemment.

Aujourd'hui Wire est souvent cité comme une source d'inspiration majeure par des artistes comme Radiohead par exemple, comment expliquez-vous cette influence ?
C.N. : Sincèrement, je n'en sais rien. Je pense qu'il est essentiel de préserver son originalité, et je ne sais pas comment analyser cette influence. Il est difficile de mettre son inspiration en mots ou en concepts sans paraître stupide ou arrogant vous savez, et encore plus quand il s’agit de se poser la question de l’influence qu’on peut avoir sur les autres...

Et vous même, quels peuvent être les artistes qui nourrissent votre créativité aujourd'hui ?
C.N. : C'est complexe… Avec Wire, nous nous sommes toujours nourris de l'air du temps, dans un esprit très contemporain. Nous nous sommes laissé influencer, à chacune de nos périodes créatives, par ce que nous entendions à ce moment-là, mais sans nous focaliser sur des artistes précis. Et ce son change tout le temps. Aujourd'hui d'ailleurs, la scène indie londonienne est assez barbante, si on cherche l'originalité il faut descendre dans la rue. Ce son de la rue est vraiment tout ce qui reste d'original à Londres en ce moment.

J'ai lu que quand vous étiez étudiant en école d'art, vous faisiez souvent du covoiturage de Watford à Londres avec un certain Brian Eno...
C.N. : Oh oui. Il y avait un professeur de mon école [le Watford Art College, ndlr], Hansjorg Meyer, qui vivait dans le nord de Londres. Il était super sympa et me ramenait presque tous les soirs. Et comme Brian était un ami à lui, il nous ramenait souvent tous les deux…

Ça vous faisait quel effet de partager cette voiture avec Brian Eno ?
C.N. : Je ne ressentais aucune bizarrerie dans la situation. C'était extraordinaire en soi, mais j'étais juste assis dans une voiture au milieu d'artistes venant d'horizons complètement différents, qui me traitaient comme un égal, et non comme un étudiant. Ils ne me faisaient jamais sentir aucune différence avec eux. J'ai tant appris à ce moment-là. C'est là que j'ai compris que moi aussi je pouvais être un artiste, même si rien ne m'y prédisposait particulièrement. Je pouvais être comme ces gens et j'étais accepté par eux. Et être fort de cette certitude m'a certainement rendu les choses plus faciles au moment de créer de Wire.

Ce dont vous avez peut-être pris conscience au milieu de ces personnalités, c'est que nous sommes tous potentiellement des artistes ?
C.N. : Hum, je crois que j'ai changé d'avis, depuis ! Il est vrai que chacun peut révéler son côté artistique, mais certaines personnes en ce monde doivent le faire, elles en ont l'obligation intime. Je fais partie de ces personnes, la créativité est une nécessité pour moi.

À quel moment, dans ce cas, devient-on artiste ?
C.N. : Je n'en sais rien, mais de rester intègre par rapport à sa propre originalité, et à sa pensée, me paraît être essentiel.

Vous avez démarré en pleine période punk. Les punks se définissaient eux-mêmes comme des artistes impulsifs, reniaient la technique, ce qui n'était pas votre cas. La génération suivante, les post-punks se sont réclamés d'une approche beaucoup plus sensible, voire romantique...
C.N. : Nous avons démarré en 77, mais nous n'étions en aucun cas des punks. On nous disait punks, mais en vérité nous ne pouvions pas être punk, c’était impossible, nous ne voulions pas être comme les autres. Wire a certainement été le premier groupe post-punk, bien avant que le concept ne soit lui-même énoncé. Nous voulions avoir une approche véritablement personnelle de notre musique, et pas juste suivre le courant.

À l'exception de Robert [Gotobed, né Grey, le batteur], tous les membres de Wire ont étudié l'art. Les arts visuels, la peinture, l'architecture, la vidéo, le design permettent-ils d’expliquer la structure si particulière de vos compositions ?
C.N. : Quand nous avons pensé cet album, nous avons vraiment pensé technicolor et hi-fi pour grand écran ! Il est évident qu'on se nourrit des technologies venant d'autres disciplines. Il est impensable de faire autrement. Nier ces technologies revient à ignorer le monde dans lequel on vit.

Un mot sur la pochette du disque dont le visuel a été réalisé par John Wozencroft ?
C.N. : Oh mais c'est Graham [Lewis] qui vous en parlera le mieux, je vous le passe. Graham ?
Graham Lewis : Au moment de nommer cet album, nous sommes vraiment passés par un moment compliqué, alors que d'habitude les titres des albums de Wire avaient toujours coulé de source. Nous avons imaginé des quantités de titres potentiels. J'avais même proposé une demi-douzaine de pochettes qui ne nous convenaient pas. Nous étions dans l'impasse. C'est alors que j'ai remarqué un panneau de signalisation près de chez moi. Ca faisait 20 ans que je passais à côté sans le remarquer. J'en ai pris quelques photos que j'ai montrées à Colin, il était emballé. Le lendemain, il avait trouvé le titre Object 47. Nous avions retrouvé notre spontanéité et le sentiment qu'on tenait quelque chose d'enthousiasmant. J'ai ensuite envoyé toute une série de photos-croquis à John, en lui demandant de faire une sélection, et c'est à ce moment-là que je suis retourné prendre des clichés haute définition du château d'eau qui figure aujourd'hui sur la pochette.

Les théoriciens de l'art disent que l'architecture est l'art des âmes mélancoliques. Vous prouvez avec cette nouvelle pochette cette intuition intime qui vous rapproche de la démarche de certains architectes. Cela voudrait-il dire que Wire est un groupe mélancolique ?
G.L. : Je dois avouer que la mélancolie est certainement l'un de mes sentiments préférés ! [rires] Comment dire le contraire ? Et vivre en Suède pendant 20 ans n'a guère arrangé ce penchant, bien au contraire…

Propos recueillis par Emmanuel Abela / Traduction : Miss Alpha / Photos : Maya Newman, Malka Spigel

Dernier album : Object 47, Pink Flag / Differ-Ant

Wire, en concert le 26 septembre dans le cadre des Nuits Électroniques de l’Ososphère, à la Laiterie, 13 rue du Hohwald à Strasbourg / www.laiterie.artefact.org.


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