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Etienne Daho, le fil de la bienveillance

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Etienne Daho l’affirme. il se sent libéré. La contrainte était intérieure pour cet artiste qui n’a cessé de profiter de sa popularité pour défricher des terrains pop nouveaux. À l’occasion d’un album intimiste et sensuel et d’une tournée dans des espaces à visage humain. un petit point sur une carrière en cours. 

flux4_etiennedaho.jpgEtienne Daho fait partie de ces rares artistes. dont on suit la carrière autant discographique que scénique à la trace. un peu comme on le fait pour David Bowie. Iggy Pop ou les Rolling Stones. Sans être la valeur absolument sûre dont on admet aveuglément les tours et les détours. l’artiste rennais n’en demeure pas moins l’un des indicateurs de l’évolution possible des choses. avec ce temps d’anticipation qui nous engage souvent à sa suite. Et puis. contrairement à bien d’autres. il a été pour nous le passeur de bien des envies. Il a souvent confirmé au détour d’une interview l’attirance légitime que nous avions pour des musiciens. des auteurs ou des cinéastes. Quand on échange avec lui spontanément sur Syd Barrett. les Stinky Toys ou le Velvet Underground. la conversation prend un tour étrange. un peu comme si nous retournions une nouvelle fois à la source. On est bien obligés d’admettre qu’il a été déclencheur à maintes reprises. et de l’entendre nous affirmer qu’il se fait un point d’honneur à transmettre ce qui l’a nourri. ce qui l’a inscrit dans sa carrière d’artiste. le rend créditeur à son tour de nos propres dettes à nous tous. amateurs d’une forme d’élégance d’esprit. Aujourd’hui. à l’heure d’un album qui solde des adieux de manière sensible. mais s’annonce comme un nouveau départ. et d’une tournée conviviale dans des petites salles. on ne peut s’empêcher de se souvenir de cette fois-là où il était passé au Palais des Fêtes de Strasbourg en 1985. devant un auditoire visiblement conquis. mais encore réduit à quelques centaines de personnes. Entre deux morceaux. il précisait qu’il venait d’interpréter un morceau d’une amie. Françoise Hardy. Et comme quelqu’un dans la salle s’était exprimé. « Une reprise de qui ? ». il s’était fendu d’un « Laisse tomber. je t’expliquerai » très amical. avant d’enchaîner : « Le morceau suivant est une nouveauté. un 45 tours qui sort dans quelques jours. Tombé pour la France. » Ce jour-là. nous aussi. nous étions tombés pour Daho. avec la certitude de détenir notre artiste. celui qui allait être en mesure de porter notre génération. ce qu’il n’a cessé de faire depuis.

 

Derrière L’Invitation. on sent paradoxalement un adieu possible…

Ce disque est une lettre d’adieu. Cependant il faut se méfier. si on fait des adieux prématurés. on risque de le regretter. [rires] C’est un album de déchirement. en tout cas. Un déchirement avec lequel on déploie ses ailes. Avec lequel on devient plus fort et on s’élève dans les airs.


Il se dégage quelque chose de l’ordre de l’intimité. et même une forme de sensualité. comme si vous susurriez des choses à l’oreille de l’auditeur. quel qu’il soit.

Oui. c’est vrai. je crois que je suis assez sensible au côté confidences. parce que j’ai le sentiment que les disques que j’ai écoutés dans ma vie ne s’adressaient qu’à moi. Peut-être ai-je inconsciemment cherché à faire la même chose. C’est amusant ce que vous me dites. parce que c’est quelque chose que je ressens très fort sur scène. y compris dans de très grandes salles. J’ai vraiment la sensation qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’intimité qui se poursuit et que. malgré le nombre. les gens vont pouvoir ressentir les chansons. comme si elles leur étaient adressées individuellement. c’est très spécial…


Et pourtant. pour la nouvelle tournée. vous avez pris la décision de jouer dans des salles de taille réduite.

C’est un choix artistique que j’ai fait pendant l’enregistrement du disque. Quand je vais voir les concerts des autres. j’aime bien les petits endroits. je m’y sens mieux et j’ai envie d’être relativement proche du musicien qui est sur scène. C’est un plaisir vraiment différent. De même. pour le disque. le plaisir de l’avoir fait était tellement grand. dans des conditions quasi-familiales. un peu comme à la maison. que j’ai eu envie de prolonger ce plaisir en faisant une tournée dans des salles conçues pour la musique.


Pour le public. le contact est plus immédiat…

Oui. on ne vit pas le même concert. Ça n’est pas la même aventure…


J’ai le souvenir que votre premier album était une carte postale ; là. c’est une lettre d’adieu. Avec ce choix de jouer dans des petites salles. ça sonne comme un nouveau départ…

Mon premier album. Mythomane. était déjà une lettre. En tout cas. elle a été reçue... Il est vrai qu’il y a un nouveau départ. Je ne saurai comment l’expliquer. mais il y a une sensation comme ça… Je me sens libéré de pas mal de choses d’avant… J’ai toujours eu la sensation d’être libre — libre de mes choix —. mais là. j’ai l’impression de l’être davantage. C’est très important de ne pas se laisser entraîner là où les autres veulent vous conduire. ni de devenir ce que les autres souhaitent que vous deveniez. Pour moi. la situation est complexe. dans la mesure où les gens savent d’où je viens. à partir des références que j’affiche. ce qui ne m’empêche d’être populaire. Il y a comme un grand écart.


C’est une chance pour vous d’être populaire sur des choix qui vous sont propres.

Oui. c’est un luxe et en même temps. c’est une situation très étrange. Ce qui n’empêche pas les gens de chercher à vous emmener dans leur direction. à chaque fois. C’est très compliqué de rester dans sa ligne. sur son fil.


Par le passé. vous êtes-vous rendu compte qu’on cherchez à vous entraîner là où vous ne souhaitiez pas aller ?

Il est bien sûr arrivé qu’on le tente… [rires] Mais je me suis accroché de toutes mes forces…


Vous évoquiez la liberté. Ça semble assez aisé pour vous de coucher sur le papier et de traduire en chanson les émotions. y compris les plus chargées…

C’est juste que ça semble ! [rires] Les mélodies de cet album sont libres — elles volent un peu —. et de les suivre avec des textes. c’était assez compliqué au contraire. Je me suis isolé pendant deux mois. je suis parti à Barcelone pour être vraiment tranquille — même si je ne suis pas resté seul très longtemps. malheureusement. [rires] Mais j’avais envie de me fixer des moments. des heures de travail. parce que je ne comptais pas sur le fait que ça allait tomber du ciel. Je prenais conscience que cet album nécessitait que j’y travaille d’arrache-pied tous les jours. Quand on écrit. on est comme dans un état d’hypnose. on laisse aller les choses. il n’y a pas de censure et seulement après. on structure. Si au bout du compte. ça semble souple. tant mieux… C’est bien. en tout cas. de ne pas montrer la besogne. C’est pas très sexy. la besogne ! [rires]


Dans ces textes. vous exprimez des douleurs lointaines. concernant l’Algérie…

Il n’y a qu’un morceau qui concerne l’Algérie. c’est Cap Falcon. C’est un morceau de temps et de rêve. en même temps. Le Cap Falcon. c’est vraiment un petit village de plage. avec trois cabanes de pêcheurs. Il n’y a rien de particulier. Dans mon imagination d’enfant. je me suis construit quelque chose autour de cela. Pour moi. c’était un endroit très joyeux dans un climat excessivement hostile. avec la guerre. J’avais très envie de rendre hommage à cet endroit auquel je pense vraiment tous les jours. Il ne passe pas une journée sans qu’il y ait une image fulgurante qui me passe comme ça. dans la tête. C’est vraiment étrange…


Il y a également l’évocation de votre père.

Boulevard des Capucines. c’est un texte qui est vraiment arrivé par hasard. même si je ne crois pas aux hasards. Des circonstances expliquent la naissance de ce texte. Mon père s’est présenté à l’Olympia. en 1986. à l’époque où je jouais Pop Satori. Pour l’anecdote. il s’était placé au premier rang et les gens qui travaillaient avec moi lui ont demandé de s’asseoir ailleurs. dans un endroit plus confortable. Dans un endroit surtout. où je ne pouvais pas le voir. Pour moi. ç’aurait été perturbant comme rencontre inattendue. Ç’aurait été vraiment atroce. Des fois. la vie est surréaliste… Et puis. c’est bizarre. j’ai refait Pop Satori. pour le festival des Inrocks. il y a près de deux ans et deux jours après. j’ai reçu toutes les lettres de mon père. Ça m’a vraiment retourné. Du coup. j’ai écrit la chanson dans la foulée. Celle-là. contrairement aux autres. a été très simple à écrire. elle raconte une histoire. on suit un personnage. C’est un moment dans la vie de quelqu’un et ça. c’est beaucoup plus facile à écrire.


Mais les mots que vous lui attribuez sont-ils des mots que vous auriez aimé entendre ?

Ce sont les mots qu’on trouve dans la lettre. Naturellement. j’ai remis les choses en forme. mais l’essentiel s’y trouve. avec les éléments qui respectent son vocabulaire. Ce qui apparaît bizarre. c’est d’écrire à sa place. à partir de son point de vue. De prendre sa place…


Lors de la première écoute. l’auditeur s’interroge sur la source de ce qui est dit. et le destinataire. forcément…

Malgré les clés au début. les gens ont tendance à recréer complètement autre chose. ce qui est intéressant aussi. Je prends cette chanson au-delà de l’histoire. et les gens ont tendance à être touchés par la chanson plus que par mon histoire. Pour moi. il y avait un danger que cette chanson occulte les autres. mais l’écho qu’elle renvoie chez eux est ce qui explique sa présence sur l’album.


Récemment. vous avez fait l’objet d’un tribute avec des reprises de vos chansons par bon nombre d’artistes. intitulé Tombés pour Daho. Comment avez-vous reçu cet hommage ?

C’est Franck Vergeade. du magazine Magic qui est à l’initiative du projet. Je peux vous l’assurer. je suis extrêmement touché et très fier. Je n’ai pas écouté les choses en cours parce que je voulais rester à distance du projet. mais quand j’ai découvert le résultat. j’ai trouvé qu’il y avait une grande cohérence. malgré la présence d’artistes très différents.


On trouve plusieurs générations d’artistes sur ce disque…

À commencer par les artistes sans lesquels je ne serai pas là aujourd’hui. à savoir Elli Medeiros et Jacno. 


Jacno qui reprend On s’fait la gueule qui figurait sur Mythomane qu’il avait lui-même produit en 1981. Une sorte de clin d’œil. non ?

Oui. et à l’époque le titre était assez approprié. mais il y a prescription depuis. [rires] Mais c’est vraiment génial !


Vous-même. vous affectionnez les reprises…

Dans la reprise. l’idée qui me séduit c’est de kidnapper une chanson. qui a sa propre personnalité. parce qu’on l’aime et qu’on souhaite la faire sienne. Avant L’Invitation. j’ai travaillé sur un album pour lequel j’ai enregistré quarante reprises. ça allait de Billie Holiday. aux Libertines et à Littl’Ans. de manière très éclectique. et finalement j’ai changé d’avis. De ce projet que je reprendrai peut-être à un moment. il reste quelque chose dans le disque Be My Guest Tonight. le EP qui accompagne L’Invitation. Ce qui importe c’est que la chanson que vous reprenez devienne la BO de votre vie. en quelque sorte. C’est d’ailleurs. par essence. la fonction de la musique de devenir la bande-son de nos propres films. 


De manière générale. ont connaît votre background musical et artistique qui va de Syd Barrett aux Stinky Toys. en passant par le Velvet et Edie Sedgwick. D’Affirmer vos filiations propres. est-ce pour vous pour vous une manière de transmettre ?

Nous sommes toujours le résultat de quelque chose. et je trouve extrêmement important de le dire et de chercher à transmettre à notre tour. Il est regrettable que peu d’artistes aujourd’hui ne le fassent plus souvent. Ils nous font croire qu’il n’y avait rien avant eux et qu’ils ont tout inventé. alors qu’on se construit grâce à la musique des autres. Il me semble qu’il y a une part d’honnêteté à rappeler d’où on vient. Et puis. ça permet à des tonnes de gens de découvrir des musiques plus souterraines. moins populaires. Quand j’ai commencé à vendre des paquets de disques. je ne me suis pas gêné de parler des Smiths. Des gens m’ont dit qu’ils ont découvert les Smiths grâce à moi. et ça c’est plutôt bien.


Je suppose que ça renforce aussi de pouvoir s’appuyer ainsi sur des références solides.

En tout cas. ça ne fragilise pas. ça c’est sûr ! Ça n’est pas parce qu’on aime plein de choses qu’on veut forcément faire cette musique-là. Je n’ai jamais voulu faire du Syd Barrett. ni le Velvet. c’est juste un ton. Ça donne une ligne. une attitude. Après. si on a assez de talent. on fait passer tout ce qu’on a écouté à la moulinette de sa propre personnalité. Parfois. ça ressort d’ailleurs et ça n’est pas grave. Si on retrouve dans mes chansons certaines de mes influences. je les assume intégralement.


Il y a des choses de l’ordre de la citation. comme lorsque vous mentionnez Le Festin Nu dans un de vos morceaux ou des allusions de ce type.

Oui. William Burroughs… Ça facilite des niveaux de lecture différents. en fonction de sa culture propre. à peu près de la même manière qu’on va voir un film et y découvrir des choses qu’on a vues chez Godard ou Lubitsch. Ça rend l’expérience de voir ou d’écouter beaucoup plus passionnante.


Dans ce cas-là. vous sentez-vous passeur ?

Bien sûr. en tout cas j’espère l’être. J’estime que ça fait vraiment partie de ma fonction d’artiste.


En tant qu’artiste. vous affirmiez dans l’une de vos chansons la nécessité de retrouver le sens de la pureté. de la spiritualité et de la beauté. Sont-ce là des qualités qui manquent à l’humanité ?

Je suis. et resterai un idéaliste toute ma vie. J’ai envie de vivre dans un monde de sens. voire de bon sens — justement. dans tous les sens du terme —. sensé et sensuel. Le bon sens. ce serait de retrouver des qualités qui peuvent paraître complètement désuètes. mais qui sont la base de toute relation. Quand j’ai écrit cette chanson. Réévolution. je me sentais presque gêné d’agiter ainsi mon petit drapeau. Je me disais que c’était une chanson naïve. mais plus j’avance. plus je la revendique. Elle correspond exactement à ce que je pensais avant de l’écrire et que je continue de penser aujourd’hui. autour d’une humanité qui serait un petit peu meilleure que ce qu’on en voit. un peu moins fondée sur le côté “trou de la serrure” dans des schémas communautaristes. Les gens sont en quête d’éléments sécurisants. à cause de leur propre peur. Ils ont peur. à cause de la folie des autres. mais rien de n’empêchera de continuer à croire à l’existence d’une humanité bienveillante. 


Propos recueillis par Emmanuel Abela le 6 février au téléphone.


Dernier album : L’Invitation. Capitol
Compilation : V/A. Tombés pour Daho (Daniel Darc. Benjamin Biolay. Elli Medeiros. Coralie Clément. Jacno…). Discograph

Crédit Photo : Frédéric Veysset
 
 

 

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